L’imagination au pouvoir : deux femmes dynamisent des ensembles musicaux

Karine Lethiec et l’Ensemble Calliopée au Musée de la Grande Guerre à Meaux

[graphisme: Laure Schaufelberger]

Robert Falcinelli, oncle d’une Rolande pas encore née, fut fauché par un obus à l’aube de sa jeunesse dès les premières offensives de 1914. Quatre années durant, sa famille vécut dans les affres de l’incertitude, ne sachant rien de son sort. Aussi, lorsque Karine Lethiec me proposa de venir découvrir les animations pluri-culturelles qu’elle développait au Musée de la Grande Guerre de Meaux, elle remua des antécédents familiaux qui nimbèrent cette visite de douloureuses remémorations. C’est donc nantie des récits de mes grands-parents que je parcourus les salles de ce Musée admirable, qui repose sur l’incroyable collection d’un seul homme, Jean-Pierre Verney (http://www.museedelagrandeguerre.eu/entretiens-avec-jean-pierre-verney-conseiller-historique-pour-le-musee ). Il faut tout d’abord rendre hommage aux architectes ayant conçu la présentation, aussi exhaustive que clairement catégorisée, de  ces multiples évocations de la vie militaire (et politique !) au cours des années terribles. Des films, précieux documents d’époque, rendent plus prégnante encore l’horreur vécue par ces hommes qui partirent tout fiers dans de beaux uniformes bien voyants (!)… et revinrent quatre ans plus tard (pour ceux qui en réchappèrent, la boucherie ayant saigné les divers pays impliqués !) mutilés, blessés, à tout le moins traumatisés (les salles consacrées au corps médical des armées et à la chirurgie réparatrice comptent parmi les plus bouleversantes du Musée).

Que les concepteurs du Musée aient immédiatement pensé à des initiatives culturelles et construit un auditorium à cet effet, voilà une attitude éminemment louable. L’Ensemble Calliopée (http://www.ensemblecalliopee.com/ ) fut donc engagé « en résidence » afin de retracer une vie artistique n’ayant guère connu de pause au cours de ces années. Le spectacle du samedi 2 février 2013 ne se conformait pas au moule du concert traditionnel. Enrichi de projections (documents appartenant au Musée, photos souvent rares des compositeurs du programme, saisis à l’époque des faits), la manifestation alternait lectures de textes (lesquels provenaient pour une large part des Récits de guerre, 1914-1918 de Romain Darchy, éd. Bernard Giovanangeli, Paris 2012) par Gérard Charroin et moments musicaux puisés dans les oeuvres des créateurs ayant vécu la guerre, tels Ravel, Caplet ou Lucien Durosoir, mais aussi Stravinsky, Rachmaninov, ou Howells. L’Ensemble étant venu avec l’effectif de la Sonate pour flûte, alto et harpe (1915) de Debussy, la plupart des autres pièces se trouvaient évoquées sous forme de transcriptions, à l’exception du seul écart chronologique – fort bienvenu – vers le temps présent : le Nocturne (2001) de Philippe Hersant, recourant au même effectif que Debussy. Oh, cette échappée vers nos jours n’était pas hors de propos, tant l’intériorité sombrement lancinante des spirales déroulées autour d’un grave obsessionnel par Hersant s’accordait aux douleurs inhérentes au sort des soldats !

L’ENSEMBLE CALLIOPÉE ET JEAN-PIERRE VERNEY DANS LA TRANCHÉE ALLEMANDE DU MUSÉE – PHOTO BERNARD NICOLAU-BERGERET

Karine Lethiec (alto), Sandrine Chatron (harpe) et Mayu Sato-Brémaud (flûte) n’oubliaient pas la vocation pédagogique de telles manifestations, et par l’inclusion d’exemples musicaux et de commentaires informels, elles surent habilement glisser quelques considérations bienvenues sur le traitement du timbre dans certaines des pages interprétées. L’anglophile que je suis ne peut manquer de souligner le choix fort pertinent que l’on doit à Sandrine Chatron : en quelle autre circonstance entendrait-on en France le Prelude pour harpe seule (en fait une très expressive passacaille) composé en 1915 par Herbert Howells dont le langage si fin, si riche de subtilités harmoniques délicatement distillées, mériterait d’être infiniment mieux considéré !

On peut compter sur Karine Lethiec, dont l’imagination tourne à 3000 tours/minute, pour inventer sans cesse de nouvelles formes de spectacle ouvrant des horizons propices à la conquête de nouveaux publics; elle a une âme de missionnaire (ses actions dans les milieux sociaux les plus relégués en témoignent) doublée d’un tempérament chaleureusement communicatif. Dans un tout autre registre, les soirées qu’elle aime concevoir avec l’astrophysicien Hubert Reeves offrent des échappées vers les étoiles  (prochaine date de leur collaboration : 16 février 2013 au Théâtre du Kremlin-Bicêtre).

De surcroît, il est des répertoires aux effectifs non conventionnels que seule la « réserve » constituée par un ensemble à géométrie variable permet de présenter en concert. La curiosité sans limite de Karine Lethiec et de ses camarades nous promet de nouvelles incursions dans la musique contemporaine comme dans celle du début de ce XXème siècle atrocement balafré par des conflits d’une étendue jamais atteinte auparavant, mais paradoxalement très fécond en matière artistique.

Mira Glodeanu prend la tête de l’Ensemble Philidor en région Centre

On me sait peu tendre à l’égard de l’interprétation « historiquement informée » maquillant sous le prétexte de l’authenticité (jeu sur instruments anciens, doigtés baroques, etc.) un bien opportun « cache-misère » pour des niveaux instrumentaux qui, souvent, ne résisteraient pas à la confrontation avec les maîtres d’un répertoire devenu au fil des siècles d’une croissante exigence. Mais, pour parler comme Pierre Boulez : dans quelque domaine que ce soit, ou c’est bien fait, ou c’est mal fait, tout simplement ! Alors quand j’appris la venue à Tours de la grande violoniste Mira Glodeanu – que j’avais connue  en Belgique, où elle enseigne le violon baroque au Conservatoire Royal de Bruxelles -, je me précipitai au concert inaugural de ses nouvelles fonctions en tant que Directrice artistique de l’Ensemble Philidor. Cet ensemble, basé en Région Centre, qui se consacra jusqu’à présent au répertoire pour vents du XVIIIème siècle, a souhaité élargir le champ de ses investigations en s’agrégeant des cordes, d’où l’appel à une violoniste fort expérimentée qui a exercé notamment comme premier violon solo des orchestres de Philippe Herreweghe, ou du Poème Harmonique, sans oublier ses fructueuses collaborations avec l’un des artistes les plus profonds que le clavecin ait jamais porté, Frederick Haas. Mieux encore, Mira Glodeanu fédère autour d’elle des collègues à son image, c’est-à-dire donnant une étoffe humaine et un engagement émotionnel viscéral à la musique qu’elle défend avec un large esprit.

Photo Jean-Baptiste Millot

Photo Jean-Baptiste Millot

Ce dimanche 3 février 2013, en l’église Sainte-Julitte de Saint-Cyr sur Loire (aux portes de Tours), remplie d’un chaleureux public malgré le froid hivernal et le ciel grincheux, Mira Glodeanu avait conçu un séduisant programme rendant hommage aux maîtres qui vinrent tour à tour illuminer la vie musicale londonienne : Johann Christian Bach, Joseph Haydn, W.A. Mozart. Au fil des oeuvres, les coloris instrumentaux variaient, pour le plus grand plaisir des auditeurs : certes, les quatuor (pour flûte, violon, alto et basse en Ré Majeur WB 57)  et quintette (pour flûte, hautbois, violon, alto et basse, aussi en Ré Majeur WB 75) du « Bach de Londres » sont de l’aimable musique de divertissement… mais fort souplement écrite, et valorisée par l’homogénéité résultant des sonorités pleines et chantantes de Mira Glodeanu (violon), Pierre Vallet (alto), Steuart Pincombe (violoncelliste américain venu se joindre à l’ensemble), Georges Barthel (flûte), Benoît Laurent (hautbois). Ces deux derniers prouvaient leur excellence dans le « Londoner trio » en Si bémol Majeur de Haydn, mais surtout dans les performances auxquelles Mozart les a confrontés: le Quartetto pour flûte, violon, alto et violoncelle en Ré Majeur (tonalité fort prisée des classiques, souvent pour des raisons organologiques) KV 285 mettait en lumière le son très pur, vierge de toutes scories, parfaitement galbé, de Georges Barthel. Mais que dire du pétillant Quartetto pour hautbois, violon, alto et violoncelle en Fa Majeur KV 370 qui entraîne le hautboïste vers des aigus que l’on aurait cru issus des  conquêtes du XXème siècle : sur son magnifique instrument, Benoït Laurent réussissait l’exploit de les sortir d’un son triomphant mais jamais agressif, comme sans effort !

IMG_0445 v2 Corrigée Concert à Sain-Cyr

La musique programmée n’était point que de charme et de divertissement : on restait admiratifs devant la polyphonie si riche et serrée du mouvement de Duetto en Sol Majeur KV 423 de Mozart où le violon de Mira Glodeanu et l’alto de Pierre Vallet s’enlaçaient en contrepoints infinis. Le Duetto intégral dure près d’une demi-heure, nous dit-on. Que ces deux interprètes ne l’enregistrent-ils pas, tant une écriture si nourrie et un dialogue si fusionnel d’archets de haut vol appellent de réécouter maintes et maintes fois ces spirales semblant se passer sans contrainte des soubassements et autres supports harmoniques sur lesquels s’appuie d’ordinaire une construction musicale !

Un enthousiasme contagieux rayonnait de ces instrumentistes investis dans leur dessein de faire redécouvrir des partitions nées au coeur du classicisme, période moins courue que les voies baroques (hormis les chefs-d’oeuvre ayant pris place au grand répertoire symphonique ou lyrique) ; de beaux projets sont en cours de préparation et l’on souhaite qu’ils puissent se déployer bien au-delà de l’aire géographique qui aura le privilège d’en être la rampe de lancement.

Sylviane Falcinelli

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