Massenet triomphe à Notre-Dame de Paris

Enfin, serait-on tenté de s’exclamer ! Après les hauts et les bas d’une année commémorative en ordre dispersé, Massenet reçoit avec quelques mois de décalage  l’hommage d’envergure auquel il pouvait prétendre. Il aura fallu une autre commémoration, l’année jubilaire de Notre-Dame de Paris (marquant les 850 ans de la pose de sa première pierre) pour qu’un concert exceptionnel, le 24 avril 2013, comble les attentes les plus exigeantes. L’un des quatre oratorios de Massenet, La Vierge (créé à l’Opéra de Paris en 1880), trouvait enfin une triomphale consécration en la Cathédrale que son vocable lui destinait. Victime d’une carrière en demi-teinte du vivant de son auteur et d’un long oubli posthume, l’ouvrage conjugue pourtant les vertus les plus attachantes de l’expression musicale propre au compositeur.

   Patrick Fournillier (2)  Autre retour au premier plan de l’actualité parisienne, le chef d’orchestre : on eut la bonne idée d’inviter, pour diriger l’événement, un spécialiste incontesté de Massenet (cela devrait tomber sous le sens, mais l’année précédente a prouvé que le bon sens… tombait en capilotade !), un précurseur dont l’enregistrement de la « Légende sacrée » – puisque tel en est le sous-titre – fit date, je veux parler de Patrick Fournillier. Pourtant, le maestro lui-même rappelle que ledit enregistrement (pour le défunt label allemand Koch-Schwann) remonte à octobre 1990 ; de fait, on put apprécier combien le poids de la maturité a enrichi sa nouvelle interprétation d’une énergie organique, d’un sens de l’agogique dramatique appliqué à l’œuvre entière, d’un efficace aménagement de l’économie des contrastes, qui n’apparaissaient pas aussi aboutis à l’époque du disque et des concerts stéphanois. Il connaît tous les secrets du généreux lyrisme massenetien et les dispense avec flamme, sans emmieller le relief des détails si habilement « mis en scène » par le compositeur d’opéras qui commençait alors à percer.

   Ce concert accueilli avec ferveur par le public se pressant dans la Cathédrale (on dit même que les demandes auraient permis de remplir trois soirées !) réveillait par opposition les blessures de la Manon de sinistre mémoire produite en 2012 par l’Opéra de Paris : non seulement l’institution nationale aurait pu s’épargner le ridicule de remonter un opéra-comique n’ayant nul besoin d’un anniversaire pour demeurer l’un des ouvrages les plus joués au monde (alors que ses moyens eussent été mieux employés à remonter tel ou tel des grands drames injustement négligés de Massenet !), non seulement la malheureuse Manon subit les derniers outrages de par la caricaturale mise en scène que l’on sait, mais encore la « Grande Boutique » ne fut même pas fichue d’inviter un chef apte à diriger ce style de musique ! Pourra-t-on nous expliquer pourquoi Patrick Fournillier fut honteusement exclu du centenaire 2012 en France ?! Au fil du persévérant travail qu’il accomplit des années durant, dans la fosse des théâtres comme au disque, afin de remettre au jour maints ouvrages méconnus de Massenet, il acquit une pénétrante connaissance des traits idiomatiques de son style. Alors, je le répète : pourquoi s’être si longtemps privé de sa perspicacité et de son expérience ?

    L’événement marial se doublait d’une dimension pédagogique : c’est en effet à l’orchestre des jeunes du Conservatoire de Paris qu’il revint d’assumer cette résurrection dans un vaisseau qui aurait éveillé les craintes, même d’instrumentistes chevronnés. Patrick Fournillier les prépara par un patient travail, et l’on vit ces étudiants de haut niveau apporter toute leur fraîcheur à l’entreprise. La partition de La Vierge représentait une découverte pour eux, et l’opportunité de la pratiquer fit tomber les habituels préjugés, suscitant un enthousiasme qui rejaillit sur la qualité du concert. Remercions le Directeur du CNSMDP, Bruno Mantovani, d’avoir tout mis en œuvre, dès la conception du projet, pour en assurer la pleine réussite. Jusqu’à la notice du programme, excellente, qui se voyait confiée à une élève de la classe d’Histoire de la Musique, Caroline Dessaint.

    La partie vocale égalait l’interprétation orchestrale : le rôle de la Vierge comporte d’admirables airs venant grossir la théorie des émouvantes expressions féminines créées par Massenet. Une voix d’opéra s’impose donc (ce fut la grande Gabrielle Krauss, fameuse Aida, lors de la création) et l’on entendit avec Norah Amsellem la plus belle Marie qu’il nous ait été donné d’apprécier : projection vocale assurée, diction parfaitement articulée, elle ne redouta en rien l’immensité du vaisseau, et  quand Patrick Fournillier la fit monter dans le triforium pour l’Assomption, sa voix nous vint réellement du ciel (à noter que les trompettes, depuis l’autre partie du triforium, contribuaient aussi à des effets de spatialisation). Et puis, pouvait-on voir une Vierge Marie d’apparence plus galiléenne que la belle Norah au teint cuivré ?

   Tous les autres rôles étaient confiés à des étudiants des classes de chant, entraînés pour la circonstance à vaincre les écueils de la diction française par Jocelyne Dienst. On remarqua spécialement le soprano lumineux de Laura Holm en Archange Gabriel chargé de l’Annonciation ; cette jeune chanteuse a les atouts lui ouvrant une prometteuse carrière.

    Trois chœurs s’unissaient sous les voûtes cathédralesques : les angelots du Chœur d’Enfants Sotto Voce (préparés par Scott Alan Prouty), le Chœur de l’Armée française (sous les galons d’Aurore Tillac), et naturellement la Maîtrise de Notre-Dame de Paris dirigée par Lionel Sow, directeur artistique de Musique sacrée à Notre-Dame de Paris qui a co-produit cette manifestation.

Lionel_Sow_

    Rendons tout particulièrement justice à Lionel Sow pour avoir donné l’impulsion à la résurrection de La Vierge en ces lieux, un ouvrage dont la beauté l’avait ému lorsqu’il le chanta lui-même comme choriste à Compiègne avant de gravir les échelons l’ayant mené à la tête, non seulement des effectifs de Notre-Dame, mais aussi du Chœur de l’Orchestre de Paris. Il lui reviendra de diriger l’œuvre qui, le 10 décembre 2013 à 20h.30, clôturera le 850ème anniversaire : des Vêpres de la Vierge dont on repérait le compositeur, Philippe Hersant, dans l’assistance du 24 avril, toutes oreilles aux aguets pour analyser la périlleuse acoustique !

     En postlude comico-absurde, narrons la mésaventure qui mit Patrick Fournillier face aux incohérences de la vie organistique française ! La seule tache sonore de cette mémorable soirée vint de l’horrible son d’harmonium qui tint lieu d’orgue sous l’accession au Paradis de la Vierge. Déconnecté de la vie musicale – au contraire des pays où toutes les salles de concert intègrent un orgue destiné à jouer avec l’orchestre – le monde organistique français s’accomode avec un coupable aveuglement du fait que les orgues, dans les églises, soient restés à un diapason…aujourd’hui « hors d’âge » ! Autrement dit, toute exécution concertante exige que les orchestres se désaccordent pour s’adapter à l’orgue, ce qui s’avérait difficilement compatible, d’une part avec le considérable effectif réuni pour cet oratorio, d’autre part avec la sécurité d’une bonne tenue de l’accord jusqu’à la fin du concert. L’Enfer commençant dès que l’orgue s’en mêle, on dut par conséquent exclure le recours aux deux instruments de Notre-Dame pour le susdit épisode paradisiaque. Patrick Fournillier suggéra la location d’un orgue électronique… Mon Dieu, que n’avait-il dit là ?! Et il découvrit que l’usage d’un orgue extérieur au prestigieux patrimoine de la Cathédrale est interdit par le règlement interne. D’où le recours aux anches libres à défaut des tuyaux pourtant abondamment plantés en ces lieux !

                                                                                                                              Sylviane Falcinelli

Publicités