Par les sentiers détournés au Festival de La Roque d’Anthéron

La concentration d'Abdel Rahman el Bacha pendant l'enregistrement des Sonates de Beethoven à Villefavard, janvier 2013. (C) Photo Sylviane Falcinelli

La concentration d’Abdel Rahman el Bacha pendant l’enregistrement des Sonates de Beethoven à Villefavard, janvier 2013. (C) Photo Sylviane Falcinelli

Beethoven par Abdel Rahman el Bacha

     Aussitôt arrivée au Festival de La Roque d’Anthéron, je dus vaincre ma réticence coutumière envers les spectacles de plein air (et surtout de plein vent, comme le mistral de ce soir-là qui dispersait l’émission du son musical et emplissait les oreilles d’un bruit tout aussi parasite que celui, envahissant, des cigales !) afin de poursuivre le parcours de sagesse – humaine et artistique – en lequel nous guide le cheminement beethovenien d’Abdel Rahman el Bacha. Lorsque nous étions réunis à la Ferme de Villefavard pour l’enregistrement de l’intégrale des Sonates qui sort actuellement chez MIRARE (en avant-première au Festival, avant la diffusion chez tous les disquaires dès la rentrée), le chef d’orchestre Jérôme Kaltenbach (co-propriétaire du lieu) parlait à juste titre d' »ascèse » pour décrire l’interprétation du pianiste franco-libanais. Il ne sous-entendait en rien, par ce mot d’essence spirituelle, une quelconque aridité, mais en vérité le dépouillement de tous les oripeaux inutiles – accessoires de la frivolité auditive – afin de gagner le coeur essentiel du message musical et de l’émettre sans surcharge à destination des sensibilités réceptrices.

Ce deuxième programme de l’intégrale en concert, donné le 28 juillet 2013 dans le théâtre naturel de pierre sculpté par les Terrasses de Gordes, empruntait la voie d’un Beethoven se dégageant progressivement du classicisme pour apposer les premiers sceaux de son identité par le biais de divers canaux formels et expressifs : les trois Sonates de l’op.10, les op.13, 14 et 22 se succédaient.

La sobriété de la « Pathétique » s’inscrivait dans la démarche ci-dessus évoquée. La gestion des enchaînements au sortir des mouvements médians, dans celle-ci et les suivantes, témoignait d’une mûre pensée dans l’art de quitter insensiblement une atmosphère pour s’introduire sans heurts sous l’éclairage nouveau, car rien n’est plus déplaisant que de donner l’impression à l’auditeur que l’on juxtapose les mouvements séparés comme des pièces hétéroclites sur une étagère.

Mais dût-on n’isoler qu’un sommet de ce récital, ce serait le Largo e mesto de la Sonate en ré majeur op.10 n°3, poignante plongée dans les émotions les plus intimes de Beethoven, qu’Abdel Rahman el Bacha communique en abolissant tout « effet » superflu, en laissant sourdre la profondeur humaine la plus démunie pour viatique de l’intensité subjective du compositeur.

Le défi de cette soirée consistait pour le pianiste à vaincre la sécheresse de l’acoustique, donc à faire oublier la déficience de ce qui gratifierait le son d’ « atouts conducteurs » dans une salle propice à la musique (en revanche, point de sécheresse dans l’atmosphère orageuse qui encombrait d’humidité son clavier !) : il sut déporter notre attention frustrée de ce facteur de résonance vers la logique interne du discours tant il mettait de limpidité à délinéer chaque élément pour en dégager la portée directionnelle. Cette faculté du « dessin » est à inscrire parmi les clés de la claire éloquence de son interprétation.

Après avoir entendu le même piano Bechstein (employé pour l’enregistrement) sous diverses mains, force est de constater que nul ne réussit mieux qu’Abdel Rahman el Bacha à en dominer les chausse-trapes pour en restituer le spectre sonore dans son homogénéité ainsi que dans l’égalité de sa dimension chantante.

Le programme de ce deuxième volet de l’intégrale s’avérant particulièrement long (… et les conditions climatiques peu avenantes !), Abdel Rahman el Bacha ne donna pas de bis, et il eut raison : il faut savoir se taire quand l’essentiel a été dit.

 Domenico Scarlatti par Bertrand Cuiller 

     L’honneur d’une programmation aussi vaste que celle du Festival de La Roque d’Anthéron (trois voire quatre concerts par soir durant un mois) réside, tantôt dans les mises en perspective originales proposées autour du grand répertoire, tantôt dans les incitations à découvrir des pages peu fréquentées. Alors, laissons le public paresseux se presser au Parc du Château de Florans pour écouter Tchaïkovsky par Boris Berezovsky (on ne saurait parler de mariage inédit !), et joignons-nous maintenant aux auditoires – plus limités en nombre mais chérissables par leur curiosité d’esprit et leur enthousiasme – qui se dirigent par des chemins de traverse vers le Temple de Lourmarin, merveilleux écrin pour la musique en raison d’une acoustique à la fois conductrice et enrobante du son.

Bertrand Cuiller au cours de son concert du 29-7-2013 au Temple de Lourmarin. Photo (C) Christophe Grémiot

Bertrand Cuiller au cours de son concert du 29-7-2013 au Temple de Lourmarin. Photo (C) Christophe Grémiot

Le premier clavier que j’y entendis résonner provenait du clavecin joué par Bertrand Cuiller pour un marathon Domenico Scarlatti en deux concerts successifs le 29 juillet 2013 (au total, 31 Essercizi). Oui, un seul clavier car l’artiste s’impose cette limite en raison de sa prédilection pour une très belle copie de clavecin d’esthétique italienne réalisée par Philippe Humeau (facteur installé à Barbaste): il s’agit d’un modèle fabriqué postérieurement à celui (2002) utilisé pour le superbe disque Scarlatti/Soler que grava Bertrand Cuiller chez ALPHA, mais sur les mêmes plans. Deux jeux de 8 pieds, à becs en matériau moderne sur le clavecin du concert, à becs de plume sur celui du disque, plus sonore. J’avoue ressentir une petite frustration puisque ce choix restreint la palette de registration envisageable pour une musique si colorée (le vaste instrumentarium que possédait la Reine Maria Barbara à la Cour d’Espagne, même s’il a été dispersé en dépit des rigoureuses recommandations testamentaires de son prestigieux héritier, le castrat Farinelli, comportait au minimum un instrument à deux claviers avec 8 et 4 pieds). Néanmoins, la finesse de la diffusion des harmoniques, la plénitude distinguée des graves, la séduction des attaques – vigoureuses sans inutile agressivité – font de ces clavecins de Philippe Humeau de beaux fruits dont on comprend que Bertrand Cuiller hésite à se passer. Cette élégante et riche sonorité accompagne idéalement la réflexion esthétique à laquelle se livre le claveciniste sur l’oeuvre du génial Napolitain. Déjà, la sélection de douze Sonates sur son disque le montrait guidé par un souci de profonde musicalité plutôt que par le facile attrait du pittoresque, avec notamment un choix de Sonates lentes et expressives offrant une plongée très humaine dans l’esprit du compositeur. Le défi de la constitution d’un programme s’avérait au moins aussi difficile à l’échelle de 31 autres pièces devant n’engendrer aucune monotonie au cours des concerts. Pari gagné grâce à la même intelligence dans l’art de brosser un panorama fécond en éclairages complémentaires où la virtuosité et l’exubérance ne prennent jamais le pas sur la sensibilité de l’interprète mise en vibration par l’infinie palette de trouvailles musicales dont nous gratifie l’inépuisable imagination de Domenico Scarlatti. Le claveciniste délaisse, au concert comme au disque, les traditionnels binômes par tonalités jumelles, au profit d’une attention aux enchaînements expressifs. Car ce sont les émotions les plus authentiques que traque Bertrand Cuiller dans l’âme du maître, et son sens du phrasé, son identification des plus naturelles avec les caractères – tour à tour âpres ou généreux, lumineux ou mélancoliques – se dessinant à travers les facettes aux reflets changeants, touchent juste. Je reste fidèle à la profondeur de pensée, au jeu si dense de Frédérick Haas lors de son admirable disque CALLIOPE ; la pénétrante exigence de Pierre Hantaï (MIRARE) apporte une autre pierre marquante à l’édifice ; mais je salue en Bertrand Cuiller un nouvel interprète aux intuitions étayées par le discernement, qui pose un regard assurément personnel et pertinent sur l’oeuvre fluviale de l’innovateur du clavier. Encore un petit effort, Monsieur Cuiller (et vous, messieurs les producteurs) : il n’y a jamais que 555 Sonates au catalogue scarlattien !

Matan Porat en démiurge de la contemporanéité et du romantisme

Matan Porat au Temple de Lourmarin, 30 Juillet 2013. Photo (C)  Florian Burger

Matan Porat au Temple de Lourmarin, 30 Juillet 2013. Photo (C) Florian Burger

     On le sait, le « flair » de René Martin n’a cessé de débusquer les talents les plus originaux et de les propulser sur la scène française pour les réorienter vers de nouveaux débouchés internationaux. L’année dernière, il révélait à La Roque d’Anthéron un jeune musicien israëlien cultivant autant des projets hors normes qu’un pianisme à la gamme de couleurs immensément raffinée: Matan Porat. Nous reviendrons sur celui-ci lorsque nous évoquerons son premier disque récemment paru et son apparition à La Grange de Meslay. En ce 30 juillet, le Temple de Lourmarin lui ouvrait ses portes.

Pouvait-on entrée en matière plus fracassante que l’exploration obsessionnelle d’une seule note (à travers toutes ses hauteurs et ses intensités tissées en complexes polyrythmies) constituant le premier mouvement de Musica ricercata de Ligeti ? Embrassant (embrasant !) le piano avec une énergie démiurgique, Matan Porat ne devait plus relâcher son emprise au long des onze mouvements qui – en effet – cherchent la musique en agrégeant au la fondateur du Sostenuto – Misurato – Prestissimo initial une note-pivot après l’autre, jusqu’à reconstituer le total chromatique au onzième volet. D’où l’aspect obsédant de cette musique composée au temps de la jeunesse hongroise du compositeur. Le facteur mélodique n’en est pas moins très présent, revendiqué dans le mouvement intitulé Cantabile, molto legato, ou exprimé avec humour au cours d’une valse parodique. Mais – éternel problème de la musique (encore!) contemporaine – de ce laboratoire accumulant les observations de schèmes intervalliques, de patterns rythmiques, de chocs harmoniques autour des notes-pivots, on risque d’extraire une interprétation au microscope, analytiquement dessiccative ; or le génie de Matan Porat fut d’emporter dans un élan visionnaire la puissance de ces éléments abrupts tourbillonnant d’une volée de cloches à des réminiscences de danses mittel-européennes, et l’émotion nous saisissait à découvrir enfin cette musique révélée comme on n’aurait jamais espéré l’entendre ! Ricercata ? « Je ne cherche pas, je trouve », semblait répondre Matan Porat, paraphrasant Picasso.

Matan Porat au cours de son concert au Temple de Lourmarin, 30 Juillet 2013. Photo (C) Florian Burger

Matan Porat au cours de son concert au Temple de Lourmarin, 30 Juillet 2013. Photo (C) Florian Burger

Après cette interprétation inspirée (mais n’oublions pas que Matan Porat est lui-même compositeur), le même souffle transcendait les pages du grand répertoire, sur un très beau Steinway à la riche palette d’harmoniques (félicitons Denijs de Winter, vigilant responsable des pianos concourant à la réussite de tous les festivals de René Martin) travaillée par la sonorité charnue de l’interprète. Ainsi propulsées vers le puissant romantisme à venir (et sans plus se soucier des claviers « historiques » en circulation au tout début du XIXème siècle !), les trois Klavierstücke D.946 de Schubert laissaient entrevoir ce qui avait fasciné Schumann chez le Viennois trop tôt disparu. Et de Schumann, précisément, il s’agissait dans la dernière partie du récital : les Davidsbündlertänze op.6 bouillonnaient de fièvre rythmique, sans que les fantasques tensions du musicien menacé de folie n’entraînent l’interprète à se départir d’une « poigne » d’architecte resserrant les liens entre les dix-huit humeurs du recueil. Ayant ainsi transporté l’auditoire, Matan Porat donnait en bis la Sonate de Scarlatti qui fut le prétexte de son disque MIRARE, puis un virtuosissime arrangement de son cru à partir de Piazzolla. Après ce concert d’une envergure de haut vol, on attend de retrouver Matan Porat présentant sa propre musique en quelque prochaine circonstance, mais on nous l’annonce dans la Concord Sonata de Charles Ives à la Folle Journée de Nantes, ce qui n’est pas une perspective de moindre dimension !

                                                                                                  Sylviane Falcinelli

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