L’Académie des Calliopée à Saint-Cézaire : une offrande musicale

Au bord de la Siagnole.  Photo © Sylviane Falcinelli

Au bord de la Siagnole. Photo © Sylviane Falcinelli

Comment décrire l’engrenage présidant à bon nombre d’académies d’été ?

Au mieux comme un mécanisme de « pompe à fric », un système bien rôdé de siphon aspirant les espèces sonnantes et trébuchantes dans la poche des stagiaires pour les reverser dans celles de professeurs et organisateurs peu scrupuleux, passablement indifférents au sort des aspirants musiciens.

À moins que des stars de l’instrument ou du gosier ne fassent leur « numéro » à destination du public des master-classes tandis que les étudiants-cobayes – pas dupes – ne viennent là que pour aligner sur leur CV des lignes mirobolantes de noms célèbres dont ils se prétendront élève alors que ladite célébrité ne les aura auditionnés que vingt minutes et ne se souviendra même pas de leur identité. Un de mes producteurs de la Radio Suisse Romande me disait un jour son irritation de recevoir des CV de jeunes artistes se vantant d’avoir étudié avec… [suivaient vingt noms d’interprètes fameux], ce qui trahissait, soit une tendance maladive au papillonnage, soit un pli fort suspect à la supercherie.

Pourtant, il advient que l’horizon des jeunes en apprentissage s’éclaircisse grâce à de plus généreuses mentalités : ainsi de Saint-Cézaire-sur-Siagne (derrière Grasse) où une élue locale, mère d’une étudiante en violon, ayant constaté avec effarement les pratiques ci-dessus dénoncées, voulut offrir aux jeunes la gratuité totale du partage en musique. Depuis douze ans, Marie-Françoise Hefnaoui, adjointe au maire en charge de la culture, impose un concept qui abolit les barrières de l’argent, trop souvent hérissées en travers de la route des étudiants ; jugez-en plutôt. Orientée par Philippe Bender en direction de la famille Lethiec (ce qui n’était pas un mauvais conseil !), Marie-Françoise Hefnaoui fit de sa commune le centre de l’Académie d’été de l’Ensemble Calliopée. Un système de co-production entre la municipalité et l’Ensemble permet qu’une vingtaine d’étudiants triés sur le volet bénéficient sans bourse délier d’un enseignement de haute qualité durant une très active semaine, les habitants de Saint-Cézaire offrent un hébergement gratuit aux professeurs et élèves (lesquels se voient remettre également des tickets-restaurants), les concerts ponctuant l’Académie sont offerts gratuitement au public. De surcroît, pour souder le groupe et détendre cette ambiance laborieuse, les jeunes sont conviés – sous la responsabilité du toujours souriant administrateur de Calliopée, Philippe Roullaux – à des activités récréatives : visite des grottes de Saint-Cézaire, promenade et pique-nique sur les bords de la Siagnole, rencontres sportives informelles, réception chez une mécène de l’événement… Convenez que l’expérience vaut le déplacement !

Karine Lethiec et Frédéric Lagarde en répétition à Saint-Cézaire. Photo © Sylviane Falcinelli

Karine Lethiec et Frédéric Lagarde en répétition à Saint-Cézaire. Photo © Sylviane Falcinelli

Le résultat pédagogique est à la mesure de la générosité déployée : les 18 étudiants retenus cette année (session du 6 au 12 juillet 2013) venaient des plus divers horizons, avec une certaine disparité dans leur cursus (certains déjà sur les rails des CNSM, d’autres non) comme dans la géographie (on relevait une Lettone et deux Japonais aux côtés des Français). Pourtant, dès les tout premiers jours, l’homogénéité des groupes se constituait, comme fédérée par l’esprit animant leurs maîtres issus de l’Ensemble Calliopée.

Le secret de cette pédagogie active réside dans deux facteurs :

au programme, une œuvre de musique de chambre par classe, ce qui signifie que les étudiants affectés à l’effectif de cette pièce vont se consacrer à elle, et à elle seule, durant toute la semaine.

De surcroît, le professeur tient lui-même sa partie dans l’organique de l’oeuvre, abolissant ainsi la distance qui séparerait un maître installé sur son siège d’arbitre du groupe d’exécutants collectivement rabaissés à leur statut d’étudiants. Ici, au contraire, maître et élèves montent ensemble l’interprétation d’une œuvre qui sera donnée en concert (partiellement du moins, le minutage total du concert dictant des impératifs de sélection des mouvements), d’où l’obligation instinctivement ressentie par les étudiants de réagir en professionnels hissés au niveau de partenaires du professeur.

Deuxième facteur de réussite : les professeurs réussissent à instiller très vite chez leur jeunes élèves-partenaires l’esprit contagieux d’amour de la musique et de désintéressement qui fonde la formidable communicativité des artistes de l’Ensemble Calliopée. Un même élan soulève alors les âmes de ces quatuors ou quintettes mues par une commune recherche d’interprétation idéale, et se répercute jusqu’au concert de clôture qui, cette année, atteignait un niveau de professionnalisme peu banal si l’on pense au nombre limité de journées ayant réuni ces équipes, en apparence inégales.

 Passons maintenant d’une classe à l’autre, recueillant d’une oreille indiscrète quelques directions impulsées par les professeurs.

Classe de Maud Lovett 

Quintette pour piano et cordes de Dimitri Chostakovitch réunissant Maud Lovett elle-même au 1er violon, Hugo Moinet au 2nd violon, Kei Tojo à l’alto, Lucas Popescu au violoncelle, Claire Krupka au piano.

Photo © Sylviane Falcinelli

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Maud Lovett. Photo © Sylviane Falcinelli

Maud Lovett. Photo © Sylviane Falcinelli

Admirable pédagogue à laquelle on prédit l’accession aux plus hautes chaires de musique de chambre, la violoniste cache derrière un sourire conquérant une autorité naturelle qui rayonne sur les élèves. Son enseignement vise à infuser le véritable esprit chambriste en incitant les jeunes à trouver leur voix individuelle dans l’homogénéité de la cohésion collective : la personnalité, la liberté « comme improvisée » que chacun doit apporter à ses dessins, à ses répliques importantes, participent non seulement à donner vie au tissu musical, mais à révéler la construction de l’ensemble. Quelle trajectoire pour faire comprendre à des étudiants inexpérimentés comment « construire » l’atmosphère intensément concentrée du si sombre mouvement lent, alors que la radicale économie de moyens n’offre pas de prise tangible à leurs mains tâtonnantes ! En somme, comment se passer de l’un à l’autre la conduite des phrases sans rompre le courant intensément dramatique véhiculé par la seule intériorité des âmes ! Sagement, Maud Lovett évitera que ce mouvement soit programmé au concert de clôture, l’électrisant survoltage rythmique des mouvements vifs mettant mieux en valeur le dynamisme de la jeunesse. Elle aborde aussi le secret de la relation au public de l’Ensemble Calliopée : que la joie de partager entre amis un amour passionné pour les musiques interprétées soit palpable, même pour les inconnus conviés dans la salle à ce partage !

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Classe de Florent Audibert 

Quatuor à cordes op.80 de Felix Mendelssohn associant Josef Metral (1er violon), Camille Fonteneau (2nd violon), Mirabelle Thomas (alto), à Florent Audibert (violoncelle).

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Gageons que l’enseignement instrumental prodigué par Florent Audibert, violoncelliste dont on aime la sensibilité à fleur d’archet, laissera autant de traces dans les jeunes têtes que son enseignement quartettistique ! Voici quelques préceptes glanés au passage. Il s’indigne : « Vous camouflez par le vibrato ! » et ajoute aussitôt : «  La vraie voix de l’instrument, c’est l’archet. Le vibrato s’y ajoute comme un aromate. La justesse et la puissance harmonique du jeu seront d’autant plus impressionnantes que vous aurez trouvé votre voix sans vibrato. Après quoi vous doserez celui-ci. D’abord tu parles, ensuite tu mets du sel ! Mais un bon archet rend la ligne musicale autrement plus expressive que le vibrato, lequel pourrait bien n’avoir d’autre rôle, chez un médiocre instrumentiste, que de camoufler l’absence de justesse et de conduite expressive de l’archet ! ». Il en déduit cette belle règle : « Jouer vibrant, non vibré ». Il corrige encore la conduite de l’archet afin qu’elle ne casse pas la pensée mélodique : «  Un seul geste : le poussé fait partie du tiré ». Sans cesse il incite à l’élan du flux musical : « Pensez à un fleuve qui va de l’avant, quoi qu’il arrive, un courant qui nous emporte. Parfois nous bloquons la musique, et c’est une erreur !  À Rouen, j’ai joué sous la direction d’un chef autrichien qui inventait des mots en français. Il disait : «Cela doit être fleuvant» ! Oui, le flux musical doit s’écouler avec naturel, comme un fleuve… Fleuvant, ce mot devrait exister en français… ».

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Classe de Julien Hervé 

Quintette op. 39 (1924, surnommé « Trapèze », du nom du ballet qu’il accompagnait) de Serge Prokofiev, par Julien Hervé (clarinette), Marine-Amélie Lenoir (hautbois), Keisuke Tsushima (violon), Cynthia Blanchon (alto), Félicie Bazelaire (contrebasse).

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Julien Hervé. Photo © Sylviane Falcinelli

Julien Hervé. Photo © Sylviane Falcinelli
Marine-Amélie Lenoir. Photo © Sylviane Falcinelli

Marine-Amélie Lenoir. Photo © Sylviane Falcinelli

Au contraire de ses collègues, le nouveau venu – et cadet – de l’équipe Calliopée se comporte plus en camarade cherchant des solutions avec ses partenaires. N’enseignant pas dans un conservatoire, Julien Hervé, dont on avait repéré le brillant talent il y a quelques années parmi les « révélations Spedidam » alors qu’il venait d’être recruté comme clarinettiste solo de l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam, apporte aux stagiaires toute sa culture de la musique du XXème (et XXIème !) siècle. Son groupe, il est vrai, tirait avantage d’un niveau instrumental élevé, avec notamment la présence d’une jeune hautboïste déjà expérimentée, Marine-Amélie Lenoir, sélectionnée l’an prochain pour bénéficier de la formidable école d’intégration professionnelle que représente l’Académie de l’Orchestre symphonique de la Radio Bavaroise dirigé par Mariss Jansons.

Une gracieuse silhouette féminine derrière le mastodonte de l'orchestre: Félicie Bazelaire.  Photo © Sylviane Falcinelli

Une gracieuse silhouette féminine derrière le mastodonte de l’orchestre: Félicie Bazelaire. Photo © Sylviane Falcinelli

Les conseils de Julien Hervé n’incitent pas moins à une profitable réflexion. La fidélité au texte, quelque difficiles que paraissent les indications du compositeur, doit selon lui relever d’une « attitude hygiénique » ; autrement dit, le prémisse consistant à s’imposer un scrupuleux respect des indications de l’auteur doit être corporellement et mentalement intégré au point de devenir un réflexe aussi instinctif que l’hygiène poussant à se laver le matin. Une fois ces réflexes intégrés, l’instrumentiste se sentira mieux fondé à discuter avec ses partenaires des adaptations (relations internes de paliers dynamiques, caractère distinguant les plans rythmiques, netteté ou au contraire fondu accru des phrasés) rendues nécessaires par l’équilibre entre les diverses voix instrumentales et l’acoustique du lieu. Le résultat, au soir du concert, sera un Trapèze idéalement balancé, joué avec une verve enthousiasmante.

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Classe de Frédéric Lagarde

Quatuor en ut mineur op. 15 de Gabriel Fauré, le piano tenu par Frédéric Lagarde se voyant entouré de Magdalena Geka (violon), Ermengarde Aubrun (alto), Justine Péré (violoncelle).

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Frédéric Lagarde. Photo © Sylviane Falcinelli

Frédéric Lagarde. Photo © Sylviane Falcinelli

On approuve Frédéric Lagarde de pousser l’interprétation de ce fougueux quatuor dans les derniers retranchements du romantisme, en s’appuyant par exemple sur les tensions que génèrent les larges intervalles du 4ème mouvement. Demandant sans cesse un « son généreux », il apprend aux étudiants à penser le relâchement des tensions, après un climax, comme l’expiration dans le processus de la respiration. Il prend exemple sur l’articulation des phrases de Schumann pour faire comprendre aux trois cordistes celle des courbes de Fauré par allers et retours : on va vers un sommet de tension, puis on en revient. Mais la gradation des climaxes ne doit pas moins se concevoir à l’échelle de l’architecture entière : « Il faut que le discours soit ordonné, hiérarchisez bien ces montées par paliers. Le principe du point culminant, c’est d’atteindre une dynamique qui doit ne pas avoir été entendue avant ». Il dit aussi à ses élèves : « Je n’aime pas qu’on approche une œuvre en écoutant des enregistrements. La musique, pour moi, cela reste une partition sur un instrument, et on la décortique en se la chantant. Tout se chante, même le Sacre du Printemps (certes, c’est un cas extrême, je le reconnais!) ». Il rassure les jeunes filles, fatiguées par ces journées de travail intense dans la chaleur estivale, en leur avouant avec humilité que, depuis ses années estudiantines jusqu’à aujourd’hui, il a toujours considéré devoir travailler plus assidûment que d’autres pour parvenir à des résultats similaires, ce qui implique, ajoute-t-il, d’apprendre à « bien se connaître afin de distinguer entre la bonne fatigue – celle qui fabrique du muscle – et la mauvaise fatigue – celle qui provoque tensions et crispations. Mais une rigoureuse discipline d’observation permet d’éviter cette dernière ».

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Classe d’Amaury Coeytaux

Quintette à deux violoncelles de Franz Schubert, Amaury Coeytaux (1er violon) étant rejoint par Eva Zavaro (2nd violon), Nicolas Loubaton (alto), Marie Viard (1er violoncelle), Hugo Rannou (2nd violoncelle).

Photo © Sylviane Falcinelli

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Amaury Coeytaux et Eva Zavaro. Photo © Sylviane Falcinelli

Amaury Coeytaux et Eva Zavaro. Photo © Sylviane Falcinelli

Amaury Coeytaux. Photo © Sylviane Falcinelli

Amaury Coeytaux. Photo © Sylviane Falcinelli

Si Amaury Coeytaux, qui partage depuis un an avec Svetlin Roussev la charge de Premier Violon solo de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, réussit merveilleusement à fondre les jeunes archets dans un lyrisme chantant avec naturel et homogénéité – grâce notamment à la qualité remarquable de ses deux violoncellistes, si importants pour moduler le discours et donner une assise aux répliques des partenaires –, on l’a plus largement suivi dans une nouvelle activité qu’il accepta d’endosser pour la circonstance : chef de l’orchestre à cordes regroupant professeurs et élèves pour donner la nouvelle version à effectif « élargi » des Fantaisies sur le nom de Sacher de Philippe Hersant (on rappelle que cette pièce en huit courts volets, au titre inspiré des consorts of viols de l’Angleterre ancienne, était à l’origine un quatuor à cordes).

Maud Lovett mène les violons dans les Fantaisies sur le nom de Sacher. Auprès d'elle, Magdalena Geka. Photo © Sylviane Falcinelli

Maud Lovett mène les violons dans les Fantaisies sur le nom de Sacher. Auprès d’elle, Magdalena Geka. Photo © Sylviane Falcinelli

Karine Lethiec et Florent Audibert mènent les altos et violoncelles dans les Fantaisies sur le nom de Sacher. Entre eux, Hugo Rannou. Photo © Sylviane Falcinelli

Karine Lethiec et Florent Audibert mènent les altos et violoncelles dans les Fantaisies sur le nom de Sacher. Entre eux, Hugo Rannou. Photo © Sylviane Falcinelli

Notons d’emblée que la réécriture pour ensemble à cordes permet au compositeur de travailler les épaisseurs de la texture sur une plus large échelle de densités que ne l’autorisait la limite des quatre archets. Voilà qui n’est point négligeable si l’on songe que ces variations autour de l’affirmation obsessionnelle des cinq notes du nom (librement recomposé à partir du système allemand : Mi bémol – La – Do – Si – Mi bécarre – Ré) labourent le champ des modes d’émission de manière(s) très accentuée(s), du solo à l’exacerbation du tutti, des contrastes de dynamiques sur une seule note aux zébrures de quelque inquiétant orage, d’un déploiement en éventail orchestrant l’espace des diverses tessitures (jusqu’à dix parties par le jeu des divisions) jusqu’au dramatisme des ocres profonds brossés par les cordes graves. La partition présente ainsi une géographie des possibles à usage des seuls archets, en un langage toujours abordable par tous mais riche de force suggestive.

Philippe Hersant. Photo © Sylviane Falcinelli

Philippe Hersant. Photo © Sylviane Falcinelli

La qualité de jeu des instrumentistes, toutes générations confondues, déploya un tel impact expressif et sonore que l’on peinera désormais à retrouver la version initiale chambriste. Quant à Amaury Coeytaux, il accomplit sans faillir sa reconversion temporaire !

Amaury Coeytaux faisant répéter les Fantaisies sur le nom de Sacher. Photo © Sylviane Falcinelli

Amaury Coeytaux faisant répéter les Fantaisies sur le nom de Sacher. Photo © Sylviane Falcinelli

Amaury Coeytaux au travail avec Philippe Hersant. Photo © Sylviane Falcinelli

Amaury Coeytaux au travail avec Philippe Hersant. Photo © Sylviane Falcinelli

Karine Lethiec. Photo © Sylviane Falcinelli

Karine Lethiec. Photo © Sylviane Falcinelli

Karine Lethiec, directrice artistique de l’Ensemble Calliopée et âme de ces rencontres, s’était cette année abstraite du corps enseignant – dans un souci de renouvellement – mais elle n’en réapparaissait pas moins parmi les concertistes, servant la musique de Philippe Hersant – compositeur invité pour la deuxième année consécutive – non seulement à la tête des pupitres d’altos de l’orchestre de chambre, mais encore en trio lors du concert initial.

Les Six Bagatelles pour alto, clarinette et piano (2007), pour brèves qu’elles soient, campent néanmoins des atmosphères caractéristiques du compositeur par le truchement du piano. Dès le début de la première, les harmonies denses de celui-ci créent un climat ombrageux, porteur de résonances aux longues réverbérations. C’est encore au piano que reviennent les vagues grondantes (PP una corda) suscitant un mystère inquiétant dans la deuxième, ou la furie « sauvage » en toccata sous les cris déchirants des deux autres instruments dans la cinquième. La prédilection du compositeur pour les gerbes sonores graves inspirées des cloches réapparaît dans le glas lancinant qui vient ponctuer le poétique paysage harmonique de la sixième. De plus claires couleurs contrastent dans la troisième, animée par le babil incessant du piano, et la quatrième, double mélopée orientalisante, où le clavier ne se voit concéder que la partie finale, qu’il orne d’une teinte cristalline.

Frédéric Lagarde. Photo © Sylviane Falcinelli

Frédéric Lagarde. Photo © Sylviane Falcinelli

Philippe Hersant conseille Julien Hervé. Photo © Sylviane Falcinelli

Philippe Hersant conseille Julien Hervé. Photo © Sylviane Falcinelli

On l’aura compris, l’interprétation de ce recueil repose pour une part essentielle sur la capacité du pianiste à suggérer en un instant l’atmosphère conditionnant l’impact de chacune des pièces : la profondeur enveloppante du son de Frédéric Lagarde, la richesse du déploiement de ses chaudes couleurs, la poésie de son toucher rencontraient idéalement la personnalité musicale de Philippe Hersant, et plantaient le décor sur lequel évoluaient ses deux valeureux partenaires, Karine Lethiec et Julien Hervé.

Ne négligeons pas pour autant les formations de cordes que Karine Lethiec et ses compagnons calliopéens constituèrent autour du thème de la nuit lors de ce premier concert où le Notturno pour quintette à deux altos en ut majeur de Michael Haydn diffusa un vent de fraîcheur bienvenu, spécialement lorsque Maud Lovett et l’altiste japonaise invitée Tomoko Akasaka enchantèrent l’auditoire par la fluidité des réponses qu’elles s’échangeaient, avant que La Nuit transfigurée (Schönberg) n’enflamme les cœurs et les archets d’une fièvre exacerbée.

Maud Lovett. Photo © Sylviane Falcinelli

Maud Lovett. Photo © Sylviane Falcinelli

Un épisode plus convenu de master-class s’inséra une après-midi pour permettre à Michel Lethiec de recevoir et conseiller une délégation de clarinettistes venant de diverses universités américaines. Armé de sa cordialité et de son humour coutumiers, le maître sut se mettre à la portée d’adultes, tous plus âgés que les stagiaires mais de niveaux bien plus inégaux. Certains de ces musiciens promettaient de devenir de bons interprètes, d’autres s’étaient présentés, mus par une bonne dose d’inconscience. Fallait-il pousser la générosité jusqu’à associer lesdits Américains au concert de plein air donné à l’issue du cours ? Ce fut la seule fausse note (c’est le cas de le dire!) de la semaine : eût-on voulu démontrer la supériorité de l’école française de clarinette – brillamment représentée sous les cieux saint-cézariens par Michel Lethiec et Julien Hervé – sur ses rivales que l’on n’aurait pu s’y prendre mieux, tant les « partenaires » d’un jour savonnèrent la voie de leurs hôtes ! Par ailleurs, la diffusion du son sur cette terrasse exposée à flanc de coteau ne permit pas de bien goûter les meilleurs moments du programme, sortis encore une fois de l’inspiration de Philippe Hersant. Mais on attendra de retrouver l’irremplaçable expérience de Michel Lethiec dans des contextes permettant d’approfondir son enseignement…

Julien Hervé. Photo © Sylviane Falcinelli

Julien Hervé. Photo © Sylviane Falcinelli

Pour conclure, faudra-t-il que ressorte un facteur… génétique auquel l’auteur de ces lignes ne saurait se montrer insensible? En effet, le « casting » de cette session affichait nombre de patronymes connus. Ne revenons pas sur l’arbre familial de la directrice artistique : père clarinettiste, sœur violoniste, Karine Lethiec a épousé le grand compositeur tchèque Krystof Mařatka, et leurs fils (un clarinettiste et un pianiste en herbes) font preuve de précocité musicale. Florent Audibert, fils et frère cadet de violoncellistes, naquit quasiment l’archet à la main. Maud Lovett ne porte pas par hasard le même nom que le fameux violoncelliste du Quatuor Amadeus : son père et Martin Lovett étaient cousins.

Félicie Bazelaire. Photo © Sylviane Falcinelli

Félicie Bazelaire. Photo © Sylviane Falcinelli

Cousinage encore entre la branche paternelle dont descend la jeune contrebassiste Félicie Bazelaire et le maître violoncelliste Paul Bazelaire (1886-1958 ; http://www.paul-bazelaire.com/ ).

Fils également de violoncellistes, Hugo Rannou n’est autre que le neveu de la claveciniste Blandine Rannou. Quant à Eva Zavaro, elle doit le jour à l’union entre le percussionniste-compositeur Pascal Zavaro et la violoniste Elisabeth Glab.

Alors, doit-on se réjouir que la tradition des dynasties musicales, riche de tant de précédents illustres (évoquons les Bach, Couperin, Danican Philidor, Francoeur, etc.) perdure, ou s’alarmer que la sensibilisation à la musique dite « classique » soit devenue si étrangère aux pratiques domestiques des citoyens « profanes » que l’éclosion de jeunes talents et leur épanouissement par une pédagogie éclairée trouve le terreau le plus favorable au sein du vivier familial de musiciens professionnels ? Rien de plus naturel, rétorquera-t-on, l’enfant se montrant perméable aux pratiques qui l’entourent, mais il convient de s’interroger sur le resserrement de la sensibilité artistique au sein de cercles à l’éducation privilégiée, à l’heure où notre société se laisse envahir par des médias abrutissants, au risque de recréer l’élitisme que la démocratisation de la culture aurait voulu vaincre.

Sylviane Falcinelli

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