Quelques notes de harpe

Livre harpe 001La harpe aux XXème et XXIème siècles, facture, notation, répertoire un livre de Mathilde Aubat-Andrieu, Laurence Bancaud, Aurélie Barbé, Hélène Breschand. Éd. Minerve, coll. Musique ouverte, 2013, 222 pages illustrées de nombreux exemples musicaux, 26 €.

J’en rêvais, elles l’ont fait ! Depuis un certain temps, je ruminais l’idée que pour un certain nombre d’instruments – et notamment la harpe – la bibliographie existante s’avérait assez déficiente et ne rendait pas compte des évolutions de facture ni des modes de jeu qu’ont entraînés les innovations musicales au XXème siècle (et de nos jours). Or quatre dynamiques harpistes se faisaient la même réflexion… chacune de son côté, ce que des rencontres de hasard mirent au jour. Aussi décidèrent-elles de s’associer. Au terme d’un long travail d’investigation couvrant une masse impressionnante de répertoire, le livre est finalement sorti en mai dernier. Rien n’y manque : une indispensable première partie organologique décrit la harpe à pédales, la harpe celtique et s’avance jusqu’aux innovations électro-acoustiques, MIDI, etc., mais ce chapitre est assorti d’instructives remarques sur la pratique du jeu, nous amenant à comprendre pourquoi nombre de compositeurs se montrent timorés (de même que face à l’orgue) et se contentent d’écrire un succédané de partition pianistique en espérant que les harpistes s’en débrouilleront ! C’est qu’en effet, vaincre les casse-tête que pose la harpe à pédales (la harpe chromatique Pleyel pour laquelle écrivit Debussy ayant été abandonnée au bout de 36 ans seulement de fabrication) exige, pour pousser loin la spécificité d’écriture, de savoir ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, sans se laisser tétaniser par la crainte d’introduire des chromatismes ou superpositions harmoniques injouables. Et c’est là que ce livre prend les compositeurs par la main. Recensant toutes sortes de notations par lesquelles ceux-ci ont voulu exprimer leurs intentions de sonorités caractérisées, les auteur(e)s se sont aperçues que des signes très différents coexistaient pour une même demande. En rapprochant ces diverses graphies et en explicitant les modes de jeu, en dressant aussi un catalogue des symboles de la musique contemporaine et de leurs applications au jeu de la harpe, elles font le ménage, si j’ose écrire, et proposent une codification méticuleusement décrite qui pourra désormais faire autorité pour homogénéiser les notations. Ainsi l’ouvrage, indispensable à qui veut mieux comprendre le jeu moderne de la harpe et l’extension de ses possibilités, le sera au moins autant aux compositeurs qui le consulteront pour résoudre toutes sortes de questionnements. Ces pages regorgent d’exemples musicaux (félicitations à l’éditeur, car l’insertion de graphiques, de symboles dessinés, d’extraits de partitions, rendait la préparation technique fort complexe !) : les oeuvres de quelque 165 compositeurs alimentent la démonstration, nul ne pourra donc reprocher à nos harpistes de l’avoir négligé, à quelque courant qu’il appartienne ! Rappelons au passage que l’une des auteur(e)s, Laurence Bancaud, s’était déjà distinguée par ses travaux sur Tôn-Thât Tiêt, dont l’écriture poétique si raffinée fournit quelques exemples notables de travail sur la vibration. Quant à Heinz Holliger, hautboïste de son état, s’il a particulièrement bien dominé le traitement de la harpe, c’est qu’il est marié à une harpiste (Ursula). Se reconstitue ainsi sous nos yeux un siècle de conquêtes sonores, de recherches et de codification empirique, depuis le premier théoricien de la notation moderne, le harpiste Carlos Salzedo (1885-1961). Rares sont les ouvrages qui réussissent à condenser un panorama aussi exhaustif en un nombre raisonnable de pages, la concision résultant d’une irréprochable clarté. L‘expertise se conjugue à un réel sens pédagogique chez nos quatre instrumentistes qui mettent ainsi à la disposition de tous un travail de référence désormais incontournable.

DVD harpe 001DVD : Récital Diana Damrau (soprano) avec Xavier de Maistre (harpe) au Festspielhaus de Baden-Baden en 2009. Réalisation filmique : Brian Large. En complément: Diva Divina, documentaire de Beatrix Conrad sur Diana Damrau, 2011. Virgin Classics 984916 9 8.

Si le présent DVD sera prioritairement acheté par les amoureux de la voix si pure de la soprano allemande, c’est ici aux amateurs de harpe que je veux le conseiller… et même à ceux qui détestent la harpe, car le jeu de Xavier de Maistre ferait chavirer les coeurs des plus réfractaires ! Enregistré lors d’un « concert de chambre » à Baden-Baden (une estrade a été posée sur la scène du trop vaste Festspielhaus, et sur le plateau même, le public entoure les artistes pour une plus grande proximité avec ces sonorités intimes), un tel programme, accueilli la saison dernière au Palais Garnier, tire son origine d’un défi peu banal : proposer un choix de mélodies connues dont l’accompagnement pianistique aura été transcrit à la harpe. Les sonorités plus tamisées de l’instrument, par rapport au marteaux d’un piano, appellent une projection différente de la voix, et l’art de Diana Damrau capable de dérouler les plus délicates courbes dans un souffle ineffable, avec une émission exquisément contrôlée, se prête si bien au jeu que l’on croirait ces mélodies écrites pour cette formation. Il faut dire que le toucher de Xavier de Maistre tient du miracle: grâce aux gros plans de la caméra, observez comment il travaille la palpation (oserait-on écrire) des cordes par la pulpe de ses doigts; plus aucune sécheresse de l’attaque n’est autorisée à entraver l’enchaînement des vibrations qui atteignent alors une pureté immatérielle dans leur rayonnement, canalisé par la mesure des « étouffés ». Le raffinement des mélodies françaises (Debussy, Fauré) se prête mieux que les lieder de Schumann et Richard Strauss à l’exercice, car un certain flottement éthéré est constitutif de sa poétique tandis que le pianisme de Schumann et le propos orchestral de Strauss appellent des sonorités plus denses (même si un choix judicieux privilégie le versant léger ou nostalgique de Strauss), mais l’extrême sensibilité du harpiste évite que l’on sombre dans le ridicule, jusque dans Morgen… La cantatrice se montre d’ailleurs très à l’aise dans la musique française, et si l’on ne comprend pas absolument tous les mots (la volonté de privilégier ce modelé impalpable de la vocalité en est la raison), la prononciation est exempte des fautes communément pratiquées par les chanteurs étrangers (il faut dire qu’elle est mariée au baryton-basse Nicolas Testé).

Par la grâce de ses formes qui commande la grâce des gestes, la harpe véhicule depuis des siècles une imagerie féminine. Pourtant, chaque fois que des mâles s’emparent de cet instrument, leur apport s’avère déterminant; outre les précurseurs (comme Carlos Salzedo), souvenons-nous de Nicanor Zabaleta, ou de Francis Pierre pour la musique contemporaine; aujourd’hui, Xavier de Maistre ou Emmanuel Ceysson cherchent à donner une couleur chantante d’une douceur incomparable, qui homogénéise tous les registres, et l’on peut alors savourer des concerts débarrassés des blim-blim, dzouiiiing, et autres bruits de verre pilé dans l’aigu qui transforment la harpe en un instrument horripilant !

On ne se lasse pas de voir et revoir les deux plages où Xavier de Maistre joue seul une transcription de la Première Arabesque de Debussy et l’Impromptu pour harpe de Fauré: quelle musicalité, quelle subtilité dans les suaves lumières diffusées par un phrasé et des résonances admirablement sentis !

Le documentaire qui complète le DVD, assez superficiel, ravira peut-être les fans de la cantatrice, mais il n’apporte pas grand-chose (les propos en allemand sont doublés en anglais: un choix de sous-titres aurait été plus judicieux). On la voit en répétition ou en spectacle dans ses rôles straussiens, mais aussi en Donna Anna, en Reine de la Nuit et en Rosine (du Barbier de Séville). Et là, mes lecteurs experts plissent le sourcil en accent circonflexe: quoi, une même chanteuse en Reine de la Nuit et en Rosine ??? Eh oui, ce que l’on entend comme vocalises sopranissimes dans cette production du Met n’a plus grand-chose à voir avec le rôle de mezzo-soprano qu’a écrit Rossini !!! Ah, ces divas (le titre du documentaire dit assez l’adoration béate qui gouverne le propos) !…

Un détail technique : le son musical est (malheureusement) traité avec un meilleur équilibre dans le documentaire que dans le récital; comparez le même extrait du concert dans sa captation intégrale et son repiquage dans le documentaire, vous comprendrez ce que je veux dire !

 Sylviane Falcinelli

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