Fête de l’imagination à l’Emperi

   Ah, ces compositeurs ! Le réalisme ne les effleure même pas… Que n’écrivent-ils à la chaîne des oeuvres pour piano et violon, à la rigueur pour piano et violoncelle, la dernière limite autorisant de mélanger ces trois commensaux ! Mieux encore, que n’emboîtent-ils le pas aux Beethoven, Chostakovitch, Milhaud pour grossir la litanie des quatuors à cordes, cette formation homozygote présentant le signalé avantage d’économiser la location d’un piano ! Mais non, ils veulent varier les couleurs, personnaliser le timbre, qu’ils disent ! Et nous voilà avec des armoires pleines de partitions improgrammables, aux effectifs les plus biscornus, attendant d’improbables agrégats de bonnes volontés armées, qui d’archet, qui d’anches, qui de pistons ! Or c’est dans ces armoires que gisent (et là je cesse ma caricaturale plaisanterie) des mines de gemmes scintillant de mille feux si l’on se donne la peine de les en extraire. Mais comment combiner ces rendez-vous risqués, lourds de frais annexes et d’incertitudes quant au retour sur investissement, l’audace limitée (trop limitée) du public rendant les organisateurs de plus en plus frileux ? Ma propre mère ayant commis l’un de ses chefs-d’oeuvre pour l’effectif féérique – mais ingérable – d’un orgue, deux pianos, deux harpes, célesta et percussion*, je sais de quoi je parle, et je ne vous dis pas le résultat sur le niveau de mes rentrées d’ayant droit (mais elle avait 26 ans, ce qui explique la témérité de l’inconscience, ou l’inconscience de la témérité) !

En vérité, les seuls concerts de musique de chambre où l’on peut oser une succession de combinaisons variées se résument aux séries concoctées par les musiciens d’un orchestre, les familles instrumentales de celui-ci offrant le vivier souhaité. Mais la fréquence de tels concerts demeure réduite, la rotation incessante des services orchestraux laissant peu de temps aux musiciens pour des initiatives suivies.

Quant à réunir de grands solistes au-delà des partenariats convenus, autant résoudre la quadrature du cercle ! Et là intervinrent trois amis, il y a 21 ans : prenez un pianiste – Éric Le Sage –, un flûtiste – Emmanuel Pahud –, un clarinettiste – Paul Meyer –, l’amour de la musique de chambre chevillé à la table d’harmonie et aux clés, ainsi aurez -vous de quoi constituer la charade inespérée. Pour le décor, la majestueuse forteresse de l’Emperi (juxtaposant styles médiévaux et Renaissance) sous le ciel de Salon-de-Provence fera l’affaire, d’autant que les hautes murailles de sa cour intérieure présentent l’avantage de circonscrire la diffusion du son et d’éviter les aléas acoustiques des concerts de plein air.

Emmanuel Pahud, François Leleux, Eric Le Sage, Gilbert Audin, Paul Meyer jouant le Quintette d'André Caplet, 31 Juillet 2013. (C) Photo Dominique Coccitto

Emmanuel Pahud, François Leleux, Eric Le Sage, Gilbert Audin, Paul Meyer jouant le Quintette d’André Caplet, 31 Juillet 2013. (C) Photo Dominique Coccitto

En un mot comme en cent, où croyez-vous que l’on puisse entendre en trois jours consécutifs (31 juillet-1er et 2 août 2013) le si émouvant Quintette pour piano, flûte, hautbois, clarinette et basson d’André Caplet, la Suite pour violoncelle seul  de Gaspar Cassadó, Rebonds de Xenakis (par le percussionniste Emmanuel Curt), le Trio pour clarinette, violoncelle et piano de Nino Rota et celui (au même effectif) de Vincent d’Indy, le Socrate d’Erik Satie (pour voix et piano), la Rapsodie nègre, les Quatre Poèmes de Max Jacob et Le Bal masqué où Francis Poulenc s’en donne à cœur joie de sertir la voix d’ensembles instrumentaux tous différents ? Ces pépites évidemment entourées d’autres partitions plus connues (Quintette de Franck, Sonates pour flûte et piano, pour clarinette et piano de Poulenc, les œuvres avec harpe de Debussy et Ravel,…) pour compléter un « menu » aussi prodigieusement varié qu’appétissant. Et je me limite aux seuls concerts de mon séjour, sans préjuger du programme complet couvrant dix jours, au cours desquels bien d’autres trésors (de Turina, Milhaud, Ibert, de compositeurs contemporains aux esthétiques variées allant de Michaël Jarrell à Bechara El-Khoury,…) furent exhumés.

La commémoration poulencquienne nous menait aux extrêmes de la chronologie, depuis la fantaisie débridée des juvéniles partitions vocales ci-dessus mentionnées jusqu’aux ombres secrètes ourlant les contrastes des ultimes Sonates. Éric Le Sage (dont les intégrales discographiques ne sont plus à vanter : musique pour piano, musique de chambre, concertos de Poulenc) y dispensait son inestimable expérience et cet art d’être invisiblement présent, acmé de l’art chambriste, qui le caractérise. Son toucher de velours (« À bas les marteaux ! », me disait-il un jour) possède la qualité de se fondre dans quelque ensemble que ce soit sans jamais « plaquer » le piano en imposant dominateur du décor. On regrettera juste que, mû par le souci de propulser au premier plan de jeunes talents, il ait cédé son clavier à Pierre-Yves Hodique (fort talentueux au demeurant) pour la Sonate avec clarinette, nous laissant un peu frustrés d’une profondeur dans la versatilité qui donne à cette œuvre capitale un caractère où se trouvent résumées toutes les contradictions d’un Poulenc au seuil de la mort. Il n’était que d’entendre le grand moment d’émotion qu’offrirent Emmanuel Pahud et – cette fois – Éric Le Sage dans la Sonate pour flûte et piano pour confirmer ce regret.

Emmanuel Pahud et Eric Le Sage, 2 Août 2013. (C) Photo Nicolas Tavernier

Emmanuel Pahud et Eric Le Sage, 2 Août 2013. (C) Photo Nicolas Tavernier

Les savoureuses élucubrations vocales du jeune Poulenc bénéficièrent d’un ténor aux capacités de « diseur » en la personne de Jérôme Billy : comme souvent de tels profils, il n’est pas un « grand format » vocal, ce qui le condamnait à être parfois couvert dans les Quatre Poèmes de Max Jacob (dont l’instrumentation trahit l’inexpérience de son jeune compositeur : déjà, lors de la création le 7 janvier 1922, sous la direction de Darius Milhaud, un critique déplorait la faible voix du ténor et la trompette trop puissante, lire la biographie d’Hervé Lacombe, éd. Fayard), mais se distingue par une diction particulièrement intelligente et une égalité dans l’émission permettant de produire l’impression d’une sorte de « parlé en musique » (recitar cantando, aurait-on dit au temps de Peri et Caccini). Cet « art du dire » allié à l’impalpabilité du toucher d’Éric Le Sage avaient la veille conduit la nudité du Socrate d’Erik Satie jusqu’aux sphères les plus bouleversantes de la vérité humaine, ne laissant flotter que l’essentiel. 

Notons par ailleurs que le festival s’offrait le luxe d’intégrer dans ses ensembles l’un des plus grands virtuoses actuels de la trompette : Sergeï Nakariakov.

Frank Braley (C) Photo Nicolas Tavernier

Frank Braley (C) Photo Nicolas Tavernier

L’autre pianiste vedette du festival est Frank Braley : beaucoup de « premières expériences » lui échoyaient, mais son tempérament spontané et improvisateur semblait stimulé par la découverte de partitions nouvelles pour ses doigts. Qu’il s’agisse desTrios si opposés de Nino Rota et de Vincent d’Indy (ce dernier étant « aidé », pour rencontrer les suffrages du public, par un discret resserrement de la structure du premier mouvement que le compositeur s’était complu à étendre dans tous les sens), ou du célèbre Quintette de César Franck, le pianiste nous émerveillait par une inventivité coloristique, une inépuisable reviviscence dans les attaques ou caresses apprivoisant l’instrument, une justesse précisément dosée dans la préhension du clavier, un regain d’esprit déployé à chaque réplique ; il apparaissait ainsi au sommet de ses moyens et de son imagination musicale.

Au coeur du dispositif présidant à ces effectifs complexes, l’ensemble des « Vents français » (le titre a été créé et déposé par Paul Meyer, alors avis à ceux qui sont tentés d’en faire un usage illégal !) formé de Paul Meyer à la clarinette [lire entretien ci-dessous], son frère François Meyer et François Leleux en alternance au hautbois, Gilbert Audin au basson, et bien sûr Emmanuel Pahud à la flûte. Les beautés du Quintette d’André Caplet, avec un mouvement lent à la noble mélancolie, recevaient le meilleur hommage de ces formidables musiciens, avec Éric Le Sage au piano.

On sait que François Leleux éprouve un plaisir gourmand à se faire belcantiste, l’anche entre les lèvres : il nous régala, en compagnie de sa femme si talentueuse Lisa Batiashvili, de Duos pour hautbois et violon d’après La Flûte enchantée de Mozart.

François Leleux et Lisa Batiashvili, 31 juillet 2013. (C) Photo Dominique Coccitto

François Leleux et Lisa Batiashvili, 31 juillet 2013. (C) Photo Dominique Coccitto

Ces soirs-là, le quatuor de cordistes concourant aux diverses formations se composait de Nicolas Dautricourt et Maja Avramovic (violons), Joaquín Riquelme García (alto), Jérôme Pernoo (violoncelle), avec le contrebassiste Olivier Thiery en renfort. Parmi les jeunes talents, place était laissée à l’étoile montante du violoncelle, Edgar Moreau, dont la chaude cantabilità promet un bel avenir quand il aura imprimé une direction plus personnelle à son répertoire.

Jérôme Pernoo, 2 Août 2013. (C) Nicolas Tavernier.

Jérôme Pernoo, 2 Août 2013. (C) Nicolas Tavernier.

Certes, on se serait bien passé d’entendre (et deux fois, s’il vous plaît… pitié!) une création de Guillaume Connesson pour violoncelle seul, aussi insignifiante que le reste de la production du monsieur, la tendance irrépressible à surjouer et à cabotiner de Jérôme Pernoo n’arrangeant rien. Mais on se consolait avec l’importante participation concédée aux cordes pincées, grâce notamment au somptueux répertoire défendu par la harpiste Marie-Pierre Langlamet (la guitare venant ultérieurement dans le calendrier du festival).

Depuis l’année dernière, un « apéritif » enrichit encore ce copieux menu : une heure plus intime, à un ou deux instrumentistes, est offerte dans la voisine église Saint-Michel. On reste tout de même perplexe face au piano sauvé par l’achat d’Éric Le Sage d’une probable fin de vie à la brocante : un Pleyel quart de queue (plus proche du format « crapaud », à vrai dire) bien peu représentatif de cette facture illustre tant il est à bout de souffle (graves inexistants, quelques cordes du médium refusant de vivre encore d’une vie égale à leurs voisines…). Pour être l’heureuse héritière d’un splendide Pleyel 1929 de 2,03m. (récemment restauré, lui!), j’ai dans l’oreille la souple rondeur chantante teintée de clarté bien française qui caractérisa la prestigieuse maison et donne, depuis les graves opulents jusqu’aux aigus lumineux, une inimitable palette de couleurs aux plus beaux modèles de la marque !

Les récitals des autres instrumentistes (violoncelle seul, vents seuls) se trouvent donc favorisés en l’église Saint-Michel, et l’on s’étonne qu’Éric Le Sage et Frank Braley, présentant les jeunes recrues Pierre-Yves Hodique et Eloïse Bella Kohn, aient trouvé le moyen de produire de la musique sur un instrument n’aspirant qu’à la retraite !

Eloïse Bella Kohn et Eric Le Sage. (C) Nicolas Tavernier

Eloïse Bella Kohn et Eric Le Sage. (C) Nicolas Tavernier

En réussissant à déployer la soyeuse étoffe de trois Préludes du Deuxième Livre de Debussy (La Terrasse des audiences du clair de lune, Ondine, Feux d’artifice) dans de telles conditions, Eloïse Bella Kohn montra un tempérament pugnace et une richesse de ressources qui méritent de retenir l’attention.

En résumé, si vous croyez aux vertus de la curiosité d’esprit (souvenons-nous d’une programmation accordant une dominante à Hindemith, il y a deux ans), si vous voulez faire provision de découvertes musicales pour résister à l’enfoncement de portes ouvertes pratiqué par les programmateurs parisiens (à la Salle Pleyel, il y a quelques années, on avait assisté à une poussée épidémique de Concerto en sol de Ravel en quelques semaines ; à l’automne on y aura deux Boléro – déjà que la cellule rythmique de la caisse claire s’y répète 169 fois ! -, et deux Symphonie avec orgue – sans orgue dans la salle ! – de suite, en janvier deux Symphonie n°2 de Brahms à trois jours d’intervalle par deux orchestres parisiens… Bonjour la concertation !), alors tenez le coup encore onze mois, et notez les dates du prochain festival « Musique à l’Emperi » (du 28 juillet au 7 août 2014) dans la perspective de vous oxygéner les neurones !

Sylviane Falcinelli

* Nocturne féérique de Rolande Falcinelli (1920-2006), inspiré du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare.

Paul Meyer, à l'arrière-plan François Meyer, Gilbert Audin, Emmanuel Pahud en 2012. (C) Nicolas Tavernier.

Paul Meyer, à l’arrière-plan François Meyer, Gilbert Audin, Emmanuel Pahud en 2012. (C) Nicolas Tavernier.

En cueillant au jardin quelques réponses de Paul Meyer…

Dans le « jardin des simples » dissimulé derrière les murailles médiévales du Château de l’Emperi, Paul Meyer prend le temps de se détendre brièvement entre deux répétitions et de répondre à nos questions. Il nous invite alors à mesurer le travail considérable que représente une telle programmation, d’autant que, pour exhumer des œuvres rarement données, les musiciens jouent bénévolement.

P.M. – Nos choix résultent d’envies : envie de reprendre des pièces que l’on ne joue pas souvent, ou d’en monter d’autres qui s’inscrivent dans la thématique autour de laquelle s’élaborent les programmes. Par exemple, je souhaitais depuis longtemps jouer le Trio de Nino Rota, mais sans en avoir jamais trouvé l’occasion ; or, le festival de cette année conjuguait le thème de la Méditerranée, plusieurs soirées cinéma, c’est dire que le contexte s’y prêtait. Indépendamment de cet axe, vous découvrirez le Trio de Vincent d’Indy, que j’ai rarement pu jouer ; or c’est une belle œuvre, très riche. Nous avons créé le festival dans le but de jouer avec des personnes qui nous intéressent des œuvres sortant des sentiers battus. Dès le départ, nous étions motivés par l’idée de rencontres musicales et le désir de faire ce que les organisations de concerts ne nous permettent pas de faire dans l’année. Il en résulte une énorme charge de travail, mais on en retient surtout les moments d’apprentissage : connaître de nouvelles œuvres, quoi de plus intéressant ! Une partition comme le Quintette d’André Caplet n’est pas facile à monter, mais elle en vaut tellement la peine qu’on a décidé de l’enregistrer. Notre philosophie consiste à dire : Bach, Mozart, Beethoven, c’est très bien, mais on ne peut pas laisser de côté le reste de la musique. Alors, certes, le festival rencontrerait plus de succès s’il programmait le 4ème Concerto de Beethoven avec un pianiste connu, mais au bout de 21 ans, les gens commencent tout de même à comprendre qu’ici, on ne fait pas ce que les autres proposent dans des concerts de série. D’ailleurs, on ne se substitue pas aux organisateurs de soirées de quatuor à cordes ou de récitals, mais qui produirait le Nonetto de Nino Rota [pour cordes et vents], Le Bal masqué de Poulenc, etc. ? C’est pourquoi nous ne programmons quasiment jamais de Sonates puisqu’on les entend ailleurs (cette année, on a fait exception pour commémorer la mort de Poulenc). Mais au final, on s’est enrichi d’avoir ajouté une œuvre à notre répertoire… et d’une belle expérience.

Tous les musiciens venant ici se rendent compte qu’il y a une autre ambiance – dans le travail, dans les relations humaines –, qu’il n’y a pas de de hiérarchie musicale ni de compétition entre artistes qui joueraient à se mettre en valeur. On fait de la musique entre nous, entre amis de longue date et nouveaux venus, et le public s’y montre sensible. Si nous, instrumentistes à vent qui n’avons pas un répertoire aussi riche que les cordes, ne faisons pas un effort, en vingt ans nous aurons joué trois morceaux !

Frank Braley et Paul Meyer à l'Emperi en 2012. (C) Photo Nicolas Tavernier

Frank Braley et Paul Meyer à l’Emperi en 2012. (C) Photo Nicolas Tavernier

Dès le festival en cours, on décide du thème de l’année suivante. Durant les premiers mois qui suivent, rien ne se passe car on est encore dans l’atmosphère du festival, puis les choses se mettent en place à partir des listes d’oeuvres que nous établissons comme susceptibles de s’insérer dans notre thématique ; nous devons alors équilibrer les programmes puis nous mettre au travail. En cours de saison, nous n’avons pas le temps de répéter ensemble, ce qui nous oblige à des horaires fous : par exemple, j’ai déjà répété trois heures ce matin, une heure et demie cet après-midi, plus la répétition générale, et après, il y aura encore le concert ! Mais on espère contenter le public, et c’est essentiel pour nous.

 En écoutant Paul Meyer, on est frappé par l’incomparable maîtrise du souffle, qui lui permet de moduler ses nuances et phrasés en abolissant la matérialité de l’attaque, de faire naître, enfler, s’éteindre les sons sans que les contraintes de la respiration semblent devoir en interrompre la continuité subtile.

 P.M . – Je pense que vous me trouverez ce point commun avec Emmanuel Pahud, ou avec François Leleux. Dans le jeu des instruments à vent comme dans le chant, l’élément principal réside dans la gestion du souffle. C’est lui qui produit le son, d’où la question importante  : comment respire-t-on ? Les vents sont des instruments dépourvus de résonance ; si vous faites un pizz. de violon, il résonne, tous les instruments – violoncelle, guitare, piano, cymbale – émettent une résonance. Nous, si nous arrêtons de souffler, il n’y a pas de résonance : c’est un point très important (également valable pour le chant) que les gens oublient, ne connaissent pas, ou auquel ils n’ont jamais réfléchi. Donc nous, instrumentistes à vent, communément appelés les « souffleurs », nous devons créer une espèce de résonance sonore, et pour ce faire, nous oeuvrons sur le travail de la prononciation de la phrase. Tout est dans la modulation du souffle, par rapport à ce que l’on veut produire. Pour moi, ce qui est important, c’est que les instruments à ligne simple (c’est-à-dire non polyphoniques) s’intègrent vraiment dans l’harmonie et soient capables de changer de couleur.

 En matière de couleurs comme de variété de registres dramatiques, la clarinette offre une palette immense.

 P.M. – Ce qui compte, pour donner toute son expressivité à cette vaste palette, c’est de trouver la tension. Parmi les vents, il y en a trois qui sont plus faciles à jouer que les autres : la flûte, la clarinette et le saxophone. Ces instruments ont une facilité immédiate qui fait illusion et semble les rendre accessibles au plus grand nombre. Or, pour créer une tension expressive, il faut lutter contre la facilité de l’instrument, et injecter énormément de puissance, de densité, ce que l’on obtient encore une fois par la gestion du souffle.

Paul Meyer dans les coulisses de l'Emperi en 2013. (C) Photo Nicolas Tavernier

Paul Meyer dans les coulisses de l’Emperi en 2013. (C) Photo Nicolas Tavernier

 Lorsque l’on demande à Paul Meyer quels furent ses modèles, on découvre que l’absence de modèle lui a permis de façonner spontanément son identité.

 P.M. – Mon premier professeur, à Mulhouse, n’a jamais joué pour moi : Henri Cianferani m’a très bien formé mais je ne l’ai jamais entendu jouer. Maintenant je peux en parler car je suis plus âgé, mais au début, je ne m’en rendais pas compte. Jusqu’à 14 ans (donc jusqu’à mon entrée au Conservatoire de Paris), je n’avais jamais entendu mon professeur de clarinette jouer ! À n’être pas influencé par un son venant d’un autre clarinettiste, je me suis construit tout seul, en fait, ce qui me donne un côté quelque peu autodidacte, malgré la qualité de cette formation. D’autre part, même si j’ai toujours adoré jouer de la clarinette, je n’ai jamais de ma vie pensé en termes d’instrument, avec les limites propres à celui-ci. Dès ma petite enfance, ce qui me passionnait, c’était l’orchestre et j’ai aussitôt voulu pratiquer la direction. Ce n’est pas parce que la clarinette reprend un thème dans une symphonie que celui-ci doit être joué différemment de la flûte ou du violon ; j’ai toujours estimé qu’il n’y avait pas de raison de ne pas obtenir la même qualité de phrasé que celle obtenue par un violoniste, un flûtiste. Seuls la musique, l’art du phrasé et la relation aux œuvres m’ont motivé. Je me suis donc senti très libre dans ma façon de jouer par rapport aux contraintes instrumentales. La clarinette, à la limite, n’a jamais été autre chose à mes yeux qu’un instrument pour la musique. Il y a des gens qui pensent plus à l’instrument et à sa famille, tel n’est pas mon raisonnement.

Je crois qu’il faut essayer de jouer avec sa prononciation propre, de trouver un son pour chaque note. On ne joue pas le trio de Nino Rota comme on jouerait un concerto de Spohr, on est dans un autre monde, et changer ainsi d’habits me plaît.

 Paul Meyer endosse volontiers l’habit de la musique contemporaine, sans pour autant s’éloigner de ses références.

P.M. – Mon attitude peut paraître paradoxale car j’aime la musique du XXème siècle et d’aujourd’hui… tout en demeurant quelqu’un de très classique. Je dirige beaucoup les symphonies de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven, Weber : j’aime ce répertoire couvrant les cinquante ou soixante ans autour de la charnière du siècle. Ce classicisme et sa rigueur m’ont réellement formé pour aller plus loin. Par exemple, j’aime chez Spohr ou Weber la richesse et la pureté dans le traitement de la clarinette, mais sans perdre de vue ce qui fait le fondement d’une école, d’un style, ou même d’une signature.

On évolue au contact des partitions nouvelles ou des compositeurs (je pense à Luciano Berio ou à Michaël Jarrell), mais aussi en écoutant d’autres interprètes, tels Jean-Pierre Rampal, Mstislav Rostropovitch, Isaac Stern, Michel Portal ou Benny Goodman. On apprend vraiment en observant leur façon de jouer, de mener un phrasé. Parfois, on se trouve devant des œuvres pour lesquelles on n’a pas la clé, et un collègue vous met sur la voie ou vous incite à penser autrement. Je me sens comme un metteur en scène qui mettrait les choses en forme ; dès que je reçois la partition, une vision se forme et je commence à travailler pour trouver quoi faire afin que fonctionne mon appropriation de l’oeuvre. Et par les échanges avec les compositeurs vivants, j’apprends à progresser, à ne pas rester figé pour essayer de faire vivre la musique. Je m’efforce d’être le vecteur de ce que veut dire le compositeur, et je sens quand je suis sur la bonne voie… mais je sens aussi quand ça ne va pas !

 (Propos recueillis par Sylviane Falcinelli le 1erAoût 2013)

 Prochain événement à ne pas manquer dans l’actualité de Paul Meyer : la création le 24 octobre 2013, avec l’Orchestre National de Lille, du Concerto pour clarinette d’Edith Canat de Chizy.

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