Les Cahiers d’Analyse Musicale d’Anthony Girard (éd. Billaudot)

Je n’ai jamais caché mon admiration sans réserve pour Anthony Girard analyste (et professeur d’analyse), si dans le même temps mes convictions divergent du compositeur. 

Ses traités L’Analyse du langage musical (en 2 volumes), L’orchestration de Haydn à Stravinsky, ainsi que sa collection de Cahiers Le langage musical de… (tous chez Billaudot) qui  atteint ici son neuvième volume, s’avèrent indispensables, tant par leur clarté guidant le lecteur vers tous les paramètres de l’expression des grands génies que par l’ingéniosité graphique qui permet de désigner aussitôt sur de longs et complets exemples musicaux l’argument pointé par l’analyse (le format 21x27cm. en rend la lecture particulièrement confortable).

Un principe fondamental structure les Cahiers d’Analyse musicale : l’auteur choisit une œuvre – ou un cycle d’oeuvres – lui paraissant emblématique du compositeur traité afin de fournir à l’esprit de l’étudiant (ou du musicien, ou du mélomane : tout lecteur sachant lire la musique est convié à partager ce chemin de découverte) les clés d’un langage spécifique. Il advient même qu’Anthony Girard jette son dévolu sur une œuvre de jeunesse afin de montrer le mélange subtil entre influences et ingrédients d’une identité façonnant le devenir d’un créateur original. C’est le cas pour ce nouveau volume, consacré à Ravel par le biais de son Quatuor à cordes.

Rappelons les précédentes études parues : Bach (à travers le deuxième cahier du Clavier bien tempéré), Haydn (les 6 Quatuors à cordes op.76), Mozart (les 6 premières Sonates pour piano), Schubert (La Belle Meunière), Chopin (les 24 Préludes), Debussy (les 12 Études pour piano), Bartók (le Quatrième Quatuor à cordes), Stravinsky (L’Histoire du soldat). Anthony Girard revient donc pour la troisième fois au genre du quatuor à cordes afin de mettre en évidence le réseau complexe des sources irriguant l’imagination du jeune Basque (Debussy, Fauré, le Groupe des Cinq, l’Espagne…), mais aussi toutes les valeurs propres par lesquelles on détecte la ciselure du geste ravélien.

Nulle sécheresse dans les analyses d’Anthony Girard, si méticuleuses soient-elles, mais au contraire une fluidité dans la démonstration qui laisse respirer la musique et communique la vie intime de la composition.
Ici, après une première partie dégageant par d’évidents parallèles les influences auxquels le jeune Ravel se montra sensible, on voit émerger « une personnalité complexe » où la « perfection formelle » et la rigueur des carrures sont déjà mises en œuvre, mais nimbées d’un subtil usage de la modalité que l’analyste détaille selon l’angle mélodique et harmonique, pour nous mener avec autant d’acuité que de sensibilité vers les secrets de la mobilité irisant l’écriture ravelienne. On savoure la concise pertinence avec laquelle Anthony Girard met le doigt sur tel enchaînement harmonique, ou compare les tournures mélodiques d’un compositeur à l’autre, sans jamais alourdir ni freiner ce voyage à l’intérieur d’une œuvre.

Une brève analyse comparative des Quatuors de Debussy et de Ravel (dernier chapitre) fait ressortir combien les deux œuvres – que l’on croirait reliées par une évidente filiation admirative – révèlent en réalité les différences de comportement entre deux tempéraments si opposés à l’égard d’un héritage formel qui contraint l’aîné, porté à en brouiller les pistes, alors que le cadet l’endosse avec une ludique jubilation.

On attend avec impatience un volume Fauré (dont la musique de chambre serait l’angle d’attaque), le langage de celui-ci offrant un sujet inépuisable à la réflexion esthétique de l’analyste.

 Sylviane Falcinelli

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