François Leleux con spirito à l’Orchestre de chambre de Paris

François Leleux. Photo (C) Jean-Baptiste Millot.

François Leleux. Photo (C) Jean-Baptiste Millot.

Le fameux hautboïste, en poste en Allemagne comme tant de nos vedettes des vents, a depuis l’an dernier le statut d’ « artiste associé » à l’Orchestre de chambre de Paris (ex-Ensemble Orchestral de Paris). C’est dire que  de son instrument jaillissait à flots un champagne musical, en ce 16 octobre 2013 sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées. En effet, l’imaginatif musicien pétille d’idées dans l’art d’animer un phrasé, d’attirer l’attention sur une saillie mélodique, de transformer en trait piquant la moindre réplique avec l’orchestre. Réécouter la Suite n°1 en ut majeur de J.S. Bach au prisme de la prééminence du concertino d’anches (avec un excellent Henri Roman au Fagott, sans oublier les hautboïstes Daniel Arrignon et Michel Giboureau) mettait en relief la verve de dialogues accroissant l’esprit festif de ces danses. On l’aura compris, François Leleux n’intervenait pas de la place « normale » de chef d’orchestre mais, debout à côté du pupitre de premiers violons, il impulsait, avec ses camarades hautboïstes et bassoniste au premier rang, le plaisir de concertare au plus pur sens du terme, son habituelle mobilité sur scène tenant lieu d’indications pour les musiciens. Un répertoire chambriste fondé sur une sécurisante assise rythmique et harmonique autorise de telles expériences de « joué-dirigé », pour reprendre une expression  maladroitement adaptée de l’anglais que François Leleux aime employer. Et – ne le répétez pas, ce n’est pas « politiquement correct » ! – Bach bien joué sur instruments modernes, cela reste très gratifiant pour l’oreille…

Le deuxième volet Bach du programme le voyait à nouveau

Nathalie Stutzmann. Photo (C) Simon Fowler pour DGG.

Nathalie Stutzmann. Photo (C) Simon Fowler pour DGG.

intervenir par moments comme co-soliste au côté de Nathalie Stutzmann, puisqu’il s’agissait d’un choix d’airs (dont certains concertants, avec hautbois d’amour, avec violon) extraits de cantates ainsi que du célèbre Erbarme dich de la Passion selon Saint Matthieu. En de récentes chroniques, j’évoquais le plaisir d’entendre encore de vrais contraltos (espèce qui semblerait en voie de disparition, à en croire les castings avec mezzo-soprano affichés lors d’exécutions de partitions toujours écrites pour S-A-T-B… A comme alto, je précise!) : le goût très senti dont témoignait Nathalie Stutzmann en ces pages épousait la beauté de sa chaude couleur vocale. S’en tenant à une projection plus délicate que volumineuse, elle installait le climat de prière qui sied à de tels textes, et c’est bien cette ferveur rayonnante d’humanité que l’on retiendra de Vergnügte Ruh (de la BWV 170), de Gott hat alles wohl gemacht (de la BWV 35) et d’Erbarme dich, tandis que l’allégresse lançait de joyeux traits dans Gott will, o ihr Menschenkinder (de la cantate BWV 173) et que la grâce consolatrice incitait à la réflexion dans Murre nicht (de la BWV 144).

François Leleux. Photo (C) Uwe Arens pour SONY.

François Leleux. Photo (C) Uwe Arens pour SONY.

Ut Majeur étant décidément la tonalité dominante de ce programme, François Leleux revenait encore en soliste-chef pour un concerto dont on ne saura peut-être jamais s’il est ou non de F.J. Haydn ; toujours est-il qu’une partition aussi souriante offre à notre hautboïste un terrain idéal pour y faire briller sa virtuosité d’inspiration belcantiste (on sait combien François Leleux aime déguiser son instrument en Reine de la Nuit dans des paraphrases de la Flûte enchantée, et sa cadenza pour ledit concerto anonyme atteignait des aigus qui auraient probablement été jugés inaccessibles au XVIIIème siècle). Car la réactivité débridée de son cerveau rebondissant d’intention affûtée en ingénieuse astuce semble directement branchée sur l’instrument, et cette spirituelle effervescence confère un caractère inimitable à chacun de ses concerts (il me souvient, dans le même esprit alerte, du Concerto pour hautbois – toujours en ut majeur ! – de Mozart qu’il avait joué le 23 septembre 2011 avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France dirigé par Myung-Whun Chung). C’est un elfe qui déverse sa fantaisie sur le plateau, mais c’est aussi un formidable musicien sachant lire et communiquer tout ce qui se cache entre les portées ! À preuve la dernière partie du programme où sa séduction d’instrumentiste n’intervenait plus puisqu’il dirigeait, du podium cette fois, la si rebattue Symphonie «Jupiter» (en ut majeur, tonalité optimiste et affirmative, voire itérative ce soir-là !) de Mozart. Alors, certes, il n’apparaît pas encore comme un chef d’orchestre très orthodoxe (hum, hum… le dernier accord laissa à la traîne quelque musicien attardé), et pourtant on demeurait de bout en bout captivé par un époussetage de chaque détail de la partition, comme si sa connaissance intime acquise de l’intérieur d’une partie d’orchestre se voyait appliquée avec la même sagacité  à la lecture de toutes les autres strates concourant à l’édifice. Non plus une lecture « globale », mais une interrogation sur ce qu’apportent les intonations de chacun des instrumentistes impliqué d’une voix bien personnelle dans le dialogue. François Leleux avait d’ailleurs l’oeuvre parfaitement dans la tête, comme le prouvait la partition posée par sécurité devant lui… dont il ne tournait les pages qu’entre les mouvements, pour une « remise à jour » en cas de malheur (ce qui n’arriva pas, Dieu merci) ! La symphonie se concluait par une explosion de vitalité, bouquet du feu d’artifice qu’il nous avait offert toute la soirée. On le retrouvera le 26 avril, en soliste du Concerto pour hautbois de Richard Strauss sous la direction de Thomas Zehetmair ; figureront aussi au programme les Instants pluriels de Philippe Manoury, compositeur honoré cette année par l’Orchestre de chambre de Paris, ce qui nous change des dégoulinades néo-tonales ayant trop occupé le devant de la scène lors de saisons antérieures.

 Sylviane Falcinelli

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