Comment construire une belle saison tchèque sans le vouloir…

Jeunes talents et saisons orchestrales, de Janáček…

Vous êtes un jeune musicien désireux de percer, de faire entendre votre différence ; comment convaincre qu’après tant d’aînés prestigieux, vous avez le droit, vous aussi, de défendre la validité de vos convictions et de votre sensibilité ? Chemin épineux… Peut-être penserez-vous que vous devez prioritairement axer vos premières réalisations sur les grands classiques, convaincus que de toute façon on vous comparera, donc qu’il faudra d’abord prouver votre capacité à jouer aussi bien qu’un autre Chopin, Bach ou Beethoven ? Ce à quoi je rétorquerai que cette démarche risque d’avoir un impact limité à l’échelle discographique puisqu’elle ne touchera que les professionnels « faisant leur marché » dans le but d’engager des nouveaux venus (objectif professionnellement rentable, me direz-vous, mais à courte vue selon moi) ; le mélomane étranger aux considérations pédagogiques ou de recrutement ne se souciera, lui, que d’acheter une version dite de référence et se tournera vers les valeurs sûres (il y en a des tombereaux, qui plus est rééditées en collections économiques) !

En revanche, de jeunes artistes plus futés mettent en avant l’intelligence de leur réflexion personnelle en s’engageant dans des projets que le ronron des programmations traditionnelles néglige : ce faisant, ils se rendent incontournables, donc on les écoute, donc on en vient à les comparer – mais incidemment – à l’occasion de concerts où choix originaux et répertoire « classique » se mêlent en de pertinents éclairages croisés. Voilà une démarche bien plus rentable (et gratifiante pour les auditeurs de toutes catégories!).

Deux jeunes talents répondant à ce profil ont retenu mon attention en cet automne 2013, une pianiste et un violoncelliste.

Cathy Krier recto 001 La Luxembourgeoise Cathy Krier (née en 1985) défend passionnément Janáček : cela tombe bien, moi aussi ! Elle vient de lui consacrer un album de deux disquesCathy Krier verso 001 (AVI-music 8553290), et le concert du 9 décembre 2013, ouvrant la saison luxembourgeoise au Théâtre des Bouffes-du-Nord, en constituait le lancement parisien. Tempérament décidé, la jeune femme sait ce qu’elle veut et s’emploie à imposer ses idées avec énergie. Elle ne s’est pas lancée dans l’interprétation de Janáček au hasard : une étude approfondie de son œuvre complète, du contexte l’entourant, de la langue tchèque (Ferenc Fricsay disait que l’on ne pouvait  bien interpréter Bartók ou Kodály qu’en s’imprégnant du rythme et du phrasé de la langue hongroise ; sa remarque vaut aussi pour la langue tchèque et pour une musique aussi fécondée par ses racines que celle de Janáček), ont enrichi son approche et l’ont conduite à une analyse musicale pertinente qu’elle explique au fil d’un remarquable entretien reproduit dans le livret (on peut en avoir un avant-goût grâce à une courte vidéo http://vimeo.com/65837168, même si l’on est prié de ne pas se fier à la prise de son, très rudimentaire!). Consciente des exigences hors normes que pose chez ce compositeur l’immédiateté des juxtapositions de climats non préparés selon les canons convenus, Cathy Krier joue des leviers de tensions que représentent notamment les intervalles et les incrustations d’éléments hétérogènes. Certes des f un peu métalliques nous dérangent par moments : la faute en incombe autant à la pianiste qu’au preneur de son, sans parler du piano dont les graves, notamment, trahissent bien les défauts d’un Steinway ! Mais Cathy Krier sait traduire la dimension poétique de ces œuvres et iriser les miroitements harmoniques qui sont une des caractéristiques de cette écriture pianistique. La Mort, second mouvement de la Sonate 1.X.1905 (ah, comme il en appelait un troisième, détruit par le compositeur et irrémédiablement perdu !), répand l’émotion la plus prenante, depuis la désolation très plane du début jusqu’à l’ascension vers le cri de douleur avant que la solitude n’étende son voile ; fit-on jamais sentir aussi suggestivement l’irréparable que par cette musique ? Elle réussit fort bien ce qui est d’essence fugace dans ce langage ciselé par un miniaturiste (par exemple Dans la brume, 2ème et 4ème mouvements). Si la plupart des disques Janáček se limitent aux trois grandes œuvres (qui tiennent sur une galette), Cathy Krier a étendu son propos à un choix fort intelligemment pensé de pages négligées. La tentation d’une intégrale l’effleura, dit-elle, puis elle réalisa qu’elle desservirait son objectif si elle inondait l’auditeur de piècettes de jeunesse non représentatives. Alors elle a opéré une sélection, allant de l’entrain fortement typé des danses folkloriques à la confidence de miniatures parfois naïves : parmi celles-ci, la pianiste a conservé les traces des premières périodes laissant entrevoir ce qui émergera, transfiguré en traits inimitables, dans le style tardif du maître. Son double album devient ainsi un compagnon indispensable à qui veut approfondir Janáček et s’aventurer… Sur un sentier broussailleux et au-delà !

Certes, on peut préférer d’autres sensibilités pianistiques instillant en ces partitions une vision impalpablement hors du temps, un flottement irréel. En ce sens, ma prédilection va toujours à l’interprétation la plus poétique – la moins connue aussi – des principales œuvres pianistiques de Janáček, celle d’Andrea Pestalozza (rééditée il y a quelques années par le label italien Dynamic dans sa collection économique)… sans relation de cause à effet avec le souvenir indélébile que m’a laissé dans la Sinfonietta (du même compositeur) le célèbre oncle d’icelui, Claudio Abbado que j’ai eu le privilège de voir la répéter à Edimbourg avec le London Symphony Orchestra (sessions ayant enrichi de manière déterminante ma pénétration du musicien tchèque…et du travail de direction d’orchestre, fort sollicité sous tous ses aspects dans une telle œuvre) ?

Mais on ne peut nier à Cathy Krier la capacité de donner chair à sa démonstration et d’avoir compris cette « météorite » (selon le mot de Milan Kundera qu’elle aime citer) tombée au cœur de l’histoire de la musique mittel-européenne. La maturité lui donnera le recul (dont elle-même parle dans le livret) permettant de faire passer ses intentions sans avoir l’air d’y toucher.

On attend avec impatience son prochain disque, déjà mis en boîte chez le même producteur, qui proposera un étonnant parallèle entre Rameau et Ligeti. Elle doit d’ailleurs donner le 25 février prochain un concert-conférence sur Ligeti à la Philharmonie du Luxembourg. Une tête pensante, vous dis-je !

Quelques jours plus tard, sans s’être donné le mot, l’Orchestre Philharmonique de Radio France fêtait aussi Janáček, en invitant le chef morave Jakub Hrůša, natif de Brno, la ville où le compositeur commença son apprentissage musical. De belles pages de Dvořak, moins jouées que les sempiternelles symphonies, figuraient également à ce programme : le Concerto pour violon avec un Frank Peter Zimmermann en grande forme (mais Dieu que les bis puisés dans les inusables Sonates et Partitas de Bach me font grincer des dents, surtout quand ils sont joués à toute force et vitesse, comme ce soir-là! Il y a d’autres pièces pour violon seul, à commencer par Ysaÿe, messieurs les virtuoses !), et le poème symphonique Le Rouet d’or. La rencontre entre le chef et l’orchestre semblant avoir fonctionné au mieux, nous fûmes conviés à une explosion jubilatoire de couleurs.jakubhrusa_homepage_02 (1) Mais ce sont bien les deux Suites tirées de La petite Renarde rusée de Janáček qui, aux deux extrémités du programme, constituaient le mets de choix. Le sort de ces pages révèle bien le regard… normatif que l’on porta sur Janáček, le moins « normé » de tous les compositeurs ! La première suite jouée ce Vendredi 13 décembre 2013 résulte de l’édition de Sir Charles Mackerras : il s’agissait d’un condensé du premier acte de l’opéra privé de ses parties vocales… dont le célèbre chef Václav Talich avait commandé en 1937 une réorchestration à un certain František Škvor, les timbres incomparables (au sens strict du mot) de Janáček étant jugés peu présentables car trop crus ! Charles Mackerras, dont on sait avec quelle ardeur il défendit la cause du compositeur, reprit le contenu de cette suite… en rétablissant tout simplement l’orchestration originelle, mais cela seulement en 2002. En 1984, le chef František Jílek, alors directeur musical de l’Opéra de Brno, avait réalisé une autre suite à partir des intermèdes orchestraux des trois actes. Autrement dit, les deux Suites se complètent plutôt qu’elles ne se concurrencent, et les donner comme deux volets encadrant les Dvořak constituait une merveilleuse idée, n’engendrant aucune lassitude et nous plongeant dans l’atmosphère saisissante de cet opéra né au cours de la dernière décennie de vie de Janáček. Comment a-t-on pu émasculer une telle musique, dont la verdeur des timbres est partie intégrante du sens des progressions harmoniques, des climats insolites, des éclats pittoresques jetés à la face des spectateurs ?! L’opéra n’étant guère monté tous les jours, on ressentait un vif plaisir à réentendre sa substance essentielle : la partition orchestrale si expansive et rehaussée de couleurs fauves qui raconte une histoire à elle seule. Jakub Hrůša en donnait l’interprétation la plus idiomatique, soulevant ses troupes avec une flamme d’apôtre.

Mais si les Français ont fait quelques progrès dans la réception de ce musicien inclassable (il y a moins d’un demi-siècle, on ne le jouait même pas dans notre capitale!), la cause est-elle gagnée ? On notait un triste point commun à ces deux concerts largement ouverts à Janáček : de nombreuses places s’y trouvaient encore disponibles, dirons-nous pudiquement…

 …à Mařatka

L’autre artiste émergent dont je veux vous entretenir se produisait précisément dans l’excellente série Jeunes Talents à l’Hôtel de Soubise où la nouvelle génération d’interprètes se voit accorder le privilège de présenter au public des programmes originaux. Ainsi découvre-t-on d’un même élan des jeunes instrumentistes ou chanteurs, et des pièces rarement jouées, conjonction particulièrement profitable à tous. Il s’agissait, ce 26 octobre 2013, de Yan Levionnois, né (en 1990) à l’ombre d’un violoncelle puisque fils de l’excellent violoncelle solo de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, Éric Levionnois. Le jeune Yan avait entrepris de « farcir » (que l’on me pardonne ce terme culinaire, mais il décrit bien la chose!) la 4ème Suite de J.S. Bach par des œuvres des XXème et XXIème siècles pour violoncelle seul s’insérant entre les divers mouvements du grand classique (réflexion faite, et toujours au rayon culinaire, cela tient plutôt du millefeuille). Les alternances fonctionnaient bien, mais – rendons-nous à l’évidence – ses affinités le portent manifestement plus vers le répertoire moderne (ce qui ne me dérange pas, bien au contraire !). Investi de tout son être dans l’interprétation de ces compositeurs, il exhale avec profondeur le chant expressif de chacun d’eux et sa force de conviction alliée à la beauté grave de sa sonorité opulente en font un avocat intense de la Sonate de George Crumb, de la 2ème Suite de Britten (il a le souffle pour nous tenir au long de l’Andante Lento puis se jeter à corps perdu dans la redoutable Ciaccona), mais aussi d’une courte pièce de Jacques Ibert, écrite à la demande de Koussevitzky : Ghirlarzana. Quant à la naissance de Dolmen, elle résulte d’une commande de Yan Levionnois lui-même à Kryštof Mařatka en 2011 ; mue par les énergies telluriques qui inspirent le compositeur tchèque, la pièce traduit des impressions puissantes face à un site funéraire antique de Corse ; le mystère des rituels et la vibration de civilisations disparues s’élèvent d’une polyphonie dense ; après l’impressionnant  Voja cello [lire : http://www.falcinelli.org/Europe/docu/Maratka.html ], Mařatka offre, dans un format plus court, un nouveau chef-d’oeuvre au violoncelle seul.

Yan Levionnois 001On ne se refusera pas le bonheur de réécouter sur un disque Fondamenta FON-1210010, très fidèlement enregistré par Nicolas Thelliez, ces diverses pièces modernes, ainsi que les Klingende Buchstaben (1988) d’Alfred Schnittke (cumul d’humeurs à la fin lugubre et fantomatique), et le mouvement de sonate pour violoncelle seul esquissé par Prokofiev à l’approche de la mort puis complété par Vladimir Blok : y passent des allusions néo-classiques comme des pirouettes sarcastiques, un chant lyrique comme des marches obsédantes. Qu’eût été cette Sonate si Prokofiev avait eu le temps d’en écrire les quatre mouvements prévus ? Pour les 6 œuvres ainsi réunies, formant un portrait non conventionnel de la création pour violoncelle seul à l’ère moderne, la gravure de Yan Levionnois est à classer parmi les plus recommandables car la maturité d’esprit (et de maîtrise instrumentale) s’accorde à la passion de la jeunesse pour communiquer un message vécu sans concession. Un des grands archets de la jeune génération, sans conteste.

Un détail mi-attendrissant mi-envahissant, cependant : la proximité du public dans les Salons de l’Hôtel de Soubise comme des microphones nous « branche » sur le souffle et les râles de l’instrumentiste que son investissement émotionnel rend inconscient du «bruitage» qu’il laisse remonter du fond de sa poitrine !

 Le prochain concert de la série Jeunes Talents se déroulera en l’Hôtel de Soubise le samedi 22 février 2014 à 18h., il permettra d’entendre un duo que l’on suit avec une attention toute particulière depuis l’Académie Francis Poulenc : la soprano Clémentine Decouture et le pianiste Nicolas Chevereau. Selon la formule consacrée : venez nombreux !

Kryštof Mařatka effectuait une plongée ethnographique vers ses racines dans sa dernière œuvre, créée le 26 novembre 2013 sous sa direction par l’Orchestre Colonne : Druhopisy, atelier d’instruments de musique populaire des pays tchèques.krystof_maratka Il s’est imposé le défi de recréer les timbres savoureux des instruments les plus rustiques… en dévoyant les modes de jeu des instrumentistes de l’orchestre symphonique : quelle malice de produire un stade régressif par le maniement le plus saillant des progrès de la facture ! Le résultat s’avère plutôt déjanté, emporté dans l’atmosphère bruyante d’une fête campagnarde, mais la recherche timbrique révèle une observation fort aiguë de la «cuisine» des sons. Je vous recommande spécialement le résultat inattendu que produit le basson joué simultanément par deux musiciens soufflant chacun à un bout opposé de l’instrument (en somme par le bocal et le bonnet) ! Essayez un peu, c’est indescriptible… mais rappelle effectivement des cornes rudimentaires des temps anciens. L’expérience est une réjouissante parenthèse dans la production d’un compositeur atypique, capable de plier le phénomène sonore à la fonction de se relier autant aux voix ancestrales qu’aux prodiges des grands mystères intemporels.

 Sylviane Falcinelli

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