Rencontres roumaines en terre lusitanienne

Affiche du concert à la Fondation Gulbenkian

Affiche du concert à la Fondation Gulbenkian

Faire le voyage Paris-Lisbonne pour aller à la rencontre de la culture roumaine, voilà qui peut paraître extravagant, tant nous avons l’habitude d’avoir celle-ci à domicile, dans la capitale française. Combien de grands esprits roumains la France n’a-t-elle pas accueilli ! Les compositeurs Georges Enesco, Marcel Mihalovici, Marius Constant, Costin Miereanu, Horatiu Radulescu, le sculpteur Constantin Brâncuşi, les écrivains Tristan Tzara, Mircea Eliade, Emile Cioran, Eugène Ionesco, la Princesse Marthe Bibesco, sans oublier les poétesses Hélène Vacaresco, Anna de Noailles (Princesse Brâncovan ; une autre Princesse roumaine, Hélène Soutzo-Chrissoveloni, régna un temps sur la république des lettres en épousant Paul Morand, tandis que le peintre Puvis de Chavannes et le musicien Enesco se mariaient avec des héritières de la grande dynastie des Cantacuzino – http://www.icr.ro/bucharest/eromania-26-2005/a-legendary-love-story-maria-cantacuzino-george-enescu.html ; http://unknownbucharest.com/cantacuzino-palace-george-enescu-national-museum/ – au nom francisé en Cantacuzène tant ses nombreux membres comptèrent dans la vie française), les acteurs Edouard de Max, Alice Cocea, Elvire Popesco et Jean Yonnel, les pianistes Clara Haskil et Dinu Lipatti, l’ethnomusicologue Constantin Brailoiu, le réalisateur et producteur Marin Karmitz, le metteur en scène de théâtre et cinéaste Lucian Pintilie… la liste est loin, fort loin d’être complète, au point que Jean-Yves Conrad put intituler son excellent guide « sur les traces des Roumains célèbres de Paris » : Roumanie, capitale…Paris (éditions Oxus, Paris 2003, 415 pages…ce qui dit bien l’ampleur du sujet).

Pourtant, en arrivant à Lisbonne, je fus aussitôt happée par la constance et la qualité des initiatives culturelles de l’Institut Culturel Roumain (décidément très actif dans nos diverses  capitales). Littérature, théâtre, danse, cinéma, arts plastiques et musique animent régulièrement, grâce à sa programmation, les grands lieux de Lisbonne et de Porto (où enseigne un magnifique pianiste roumain : Constantin Sandu, dont le beau disque – 2005 –  consacré à cinq compositeurs portugais plus Enesco, a probablement peu franchi les frontières, ce qui est bien dommage). Un Ambassadeur très concerné par notre art (Son Excellence Vasile Popovici), deux directeurs de haute envergure intellectuelle, Daniel Nicolescu (grand traducteur des auteurs français, entre autres Didier van Cauwelaert, Michel Houellebecq, Pascal Bruckner, Bernard-Henri Lévy, mais aussi d’Andreï Makine, d’Amin Maalouf…) et son adjoint Gelu Savonea (architecte, notamment en charge des activités musicales), une équipe réduite mais très impliquée : ne cherchez pas plus loin les clés de cette réussite qui pourrait constituer un modèle pour bien d’autres pays (soyons honnêtes : le Goethe-Institut, donc l’Ambassade d’Allemagne, organise chaque année un remarquable festival de musique de chambre, invitant de grands interprètes).

IMG_7661-Les dirigeants de l'ICR-reformaté

Gelu Savonea (à gauche), Daniel Nicolescu (au centre), en compagnie de trois membres du Comité de Direction du l’Institut Culturel Roumain de Bucarest (Liviu Jicman, vice-président, Ioana Dragan, directrice générale des Représentations à l’Étranger, Mariana Draghici, directrice financière) venus spécialement au Portugal pour l’occasion. ©Photo Marinela Baniotti

Dois-je préciser que tous pratiquent parfaitement le français, la Roumanie étant membre de l’Organisation internationale de la francophonie (http://www.francophonie.org/Roumanie.html?var_ajax_redir=1)… et agissant parfois plus pour le soutien à notre langue que la France elle-même (au même titre que les Belges, Suisses, Canadiens francophones qui, se sentant menacés ou minoritaires à l’intérieur de leurs États respectifs, s’activent à proportion redoublée) ! Par exemple, l’excellente professeur de langue roumaine de l’Institut Culturel Roumain de Lisbonne, Rodica Covaci, était professeur de français dans son pays natal (je parle en connaissance de cause puisque je me suis inscrite à ses cours !).

S.E. Vasile Popovici introduisant le concert à Porto  Photo Gelu Savonea

S.E. Vasile Popovici introduisant le concert à Porto © Photo Gelu Savonea

Chaque année, le jour de la Fête Nationale de Roumanie (1er décembre) se voit prolongé par un concert. En 2014, à force de ténacité, l’Ambassadeur avait pour la première fois obtenu que lui soient ouvertes les portes de la prestigieuse Fondation Gulbenkian, et le Consonando Trio (sur lequel nous allons revenir), après Porto, faisait salle comble dans l’Auditorium de musique de chambre de ce haut lieu lisboète (5 décembre 2014).

La végétation du parc Gulbenkian semble affluer vers le son du violon © Photo Gelu Savonea

La végétation du parc Gulbenkian semble affluer vers le son du violon © Photo Gelu Savonea

Consonando Trio

 D’emblée, on pouvait constater que le violoniste Ştefan Horváth et le violoncelliste Răzvan Suma, dosant judicieusement leur vibrato, trouvaient le moyen de faire chanter la musique de Schubert (Notturno D.897 et Trio op.100) et d’Enesco (Sérénade lointaine) dans une salle qui ne chante guère par elle-même (un plafond trop bas sur la scène, comme à l’Institut Goethe de Paris, écrase le son dès l’attaque, et le projette de manière sèche et directe). Quant au pianiste Toma Popovici, il savait doser son jeu délicat pour épouser la fluidité de ses partenaires sans jamais envahir l’espace de manière inopportune. Une tendre sensibilité se répandait sur tout le programme, et telle est bien la vertu de ces interprètes que d’installer aussitôt une intimité musicale avec l’auditoire pour répandre une convivialité au ton dénué de maniérismes.

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Le Consonando Trio répétant dans le petit auditorium de la Fondation Gulbenkian, Lisbonne © Photo Gelu Savonea

Arrêtons-nous un instant sur la Sérénade lointaine du maître roumain, qu’il est si rare d’entendre : achevée le 15 novembre 1903, elle appartient à la première période française de Georges Enesco, alors âgé de 22 ans (les Suites op.9, pour orchestre, et op.10, pour piano, sont contemporaines). Même si les influences absorbées à l’écoute des concerts parisiens s’y font encore jour, une nostalgie rêveuse imprègne cette pièce en un mouvement, d’une structure simple laissant aux cordes l’expression d’un chant lyrique tandis que le piano apporte une touche de fraîcheur juvénile. L’ombre de tristesse qui recouvre ce chant rappelle peut-être le deuil qui venait d’affecter le jeune homme l’année précédente avec la disparition de la Princesse Hélène Bibesco, sa protectrice dans la capitale française. Enesco en fit hommage à son autre protectrice, la Reine Elisabeth de Roumanie (à l’occasion de l’anniversaire du mariage royal), plus connue sous son pseudonyme de poétesse, Carmen Sylva : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lisabeth_de_Wied

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Le Consonando Trio répétant dans le petit auditorium de la Fondation Gulbenkian, Lisbonne © Photo Gelu Savonea

Au lendemain du concert, à l’initiative de Gelu Savonea, une cordiale conversation nous réunissait, les musiciens et moi-même, dans les locaux de l’Institut Culturel Roumain, et je les interrogeais sur le sort de cette œuvre qui compta au nombre des partitions perdues et récemment retrouvées d’Enesco (au même titre, d’ailleurs, que le ʺgrandʺ Trio de 1916) : le violoncelliste Răzvan Suma se souvenait en avoir eu connaissance par son professeur Valentin Gheorghiu et l’avoir encore lue sur copie manuscrite (la mise à disposition de l’œuvre ne date que de 2005, à l’initiative du Musée National Georges Enesco et de l’Institut Culturel Roumain de Bucarest, selon le catalogue établi par Alain Cophignon pour sa biographie de Georges Enesco parue chez Fayard).

Ştefan Horváth, Toma Popovici et Răzvan Suma répondent aux questions de Sylviane Falcinelli à l’Institut Culturel Roumain de Lisbonne  Photo Gelu Savonea

Ştefan Horváth, Toma Popovici et Răzvan Suma répondent aux questions de Sylviane Falcinelli à l’Institut Culturel Roumain de Lisbonne © Photo Gelu Savonea

L’entretien s’orienta vite vers la réception de la musique de chambre en Roumanie :

Răzvan Suma : « La musique de chambre n’y est pas aussi populaire que les concerts symphoniques ou l’opéra. Durant la période communiste, le public prit l’habitude d’écouter les grands solistes du pays, et la réception de la musique de chambre en pâtit. Mais tout dépend de la cuture propre à chaque ville. Par exemple, à Bucarest vous trouverez un public ʺmixteʺ, préparé à recevoir tous les genres de musique. À Cluj, il est difficile de remplir une salle avec de la musique de chambre. Au contraire, à Iaşi existe une forte tradition de quatuor et la musique de chambre rencontre un public incroyable, plus que le symphonique !

Mais tout est un problème de promotion dans la manière de mettre en avant la musique de chambre : selon moi, faire la distinction entre les styles de musique n’est pas une bonne méthode pour promouvoir notre art. »

Răzvan Suma et Toma Popovici reconnaissent que la coutume ancestrale de la pratique musicale à domicile, si chère aux Allemands et aux Viennois, n’est guère répandue dans la vie des Roumains. Néanmoins, dans les diverses régions du pays, les oreilles et les cœurs des citoyens de toutes classes sociales ont baigné dans de vieilles traditions de musique populaire, facteur qui aide à capter l’attention d’un auditoire, même s’il n’est pas forcément préparé aux genres de la musique dite – à tort – ʺsavanteʺ.

IMG_7471- Le violoniste reformaté

Ştefan Horváth en répétition à Porto © Photo Gelu Savonea

Ştefan Horváth : « Chaque région de Roumanie a un art et des paysages particuliers qui s’inscrivent dans l’imaginaire de son peuple. Dès que vous vous écartez des grandes villes, nos contrées vous offrent des paysages superbes. Quand vous écoutez du Enesco en Roumanie, vous recevez vraiment le feeling de la Roumanie. La tradition diffère beaucoup d’un village à l’autre, mais la langue a joué un rôle de ciment unificateur. Moi, par exemple, je suis ethniquement hongrois, mais je parle roumain. »

Răzvan Suma : « La Roumanie réunit beaucoup de communautés, mais réussit l’art du ʺvivre ensembleʺ. J’aime évoquer le bourg de Dumbrăveni comme modèle de ce pacifique ʺvivre ensembleʺ ; huit églises ou lieux de culte cohabitent sur un petit périmètre : orthodoxe, arménienne, catholique, gréco-catholique, luthérienne, réformée, synagogue et  mosquée. »

[La cité de Dumbrăveni, en Transylvanie, est historiquement connue depuis des siècles pour avoir favorisé la co-existence des religions, explique Gelu Savonea; elle compte aussi une communauté tzigane réputée pour son beau travail du cuivre.]

La préoccupation de l’éducation des nouvelles générations s’inscrit au cœur de la pensée de nos musiciens, même s’ils l’exercent de manière différente : Toma Popovici et Răzvan Suma enseignent à l’Université de Musique de Bucarest (dont l’actuel directeur est le compositeur Dan Dediu), le premier depuis 5 ans, le second depuis 7 ans (Bucarest, Cluj, Iaşi sont les trois plus importants ʺconservatoiresʺ du pays, sous le titre d’Universités). Ştefan Horváth, lui, exerce comme Konzertmeister à l’Orchestre symphonique de Bâle (dir. Dennis Russell Davies), mais il a fondé un cycle de master-classes très particulier à Poiana Stampei sous le titre inspirant de Musique en altitude (Muzica la Altitudine) : la dimension psychologique doit être prise en compte pour préparer les futurs concertistes aux tensions physiques et mentales qui les attendent ; c’est pourquoi des spécialistes de la méthode Alexander se joignent aux professeurs d’instrument. Nous connaissons bien en France cette formation à la gestion des tensions grâce à l’enseignement de François Le Roux à l’Académie Francis Poulenc de Tours qui intègre au corps professoral deux praticiennes de la méthode Alexander.

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Răzvan Suma en répétition à Porto © Photo Gelu Savonea

Răzvan Suma abonde dans son sens : « Oui, notre métier nous place dans des situations qui peuvent installer des blocages musculaires ou psychiques qu’il nous faut apprendre à dominer. »

Les parcours géographiquement différents des trois membres du Consonando Trio (le pianiste et le violoncelliste séjournèrent même à Boston) ne doivent pas laisser croire à d’éphémères collaborations : ils se fréquentent depuis leurs jeunes années, et si leurs destinées conduisirent à quelques périodes d’interruption, la complicité que l’on perçoit sur scène repose sur « une longue connaissance les uns des autres », seule clé de la communion en musique de chambre.

Tous les pays subissant les mêmes crises, il convient de rester très vigilant quant à la pente fatale qui instaure un éloignement des jeunes générations par rapport aux fondements de la culture.

Răzvan Suma : « Attention au fossé entre les générations qui s’installe de ce fait ! La perte de contact avec la culture est dangereuse : les enfants ainsi laissés à l’abandon iront vers l’alcool ou la drogue. Les raccorder à nous par les valeurs culturelles s’avère fondamental pour la vie en société. »

Des perspectives riches d’espérance s’ouvrent avec le mandat du nouveau Président de la Roumanie, Klaus Iohannis (issu de la communauté allemande, élu à la tête du pays  le 16 novembre dernier), qui a placé la culture et l’éducation au cœur de son projet.

 (propos recueillis en anglais le 6 décembre 2014)

Sylviane Falcinelli 

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