Portraits en terre lusitaine (1) : Christian Bayon, un luthier français qui a jeté l’ancre à Lisbonne.  

Les mains de Christian Bayon au travail. Photo © Sylviane Falcinelli

Les mains de Christian Bayon au travail. Photo © Sylviane Falcinelli

On recense des compositeurs-marins (Albert Roussel, Jean Cras), des écrivains-marins (Pierre Loti, Claude Farrère), la tortue-luth, mais, plus rare, connaissez-vous le luthier-marin ? Ce specimen rare a jeté l’ancre à Lisbonne – ville ouverte sur l’océan. S’il naquit à Paris (en 1955), l’appel de la mer conduisit Christian Bayon à s’engager dans la Marine Nationale dès l’âge de 16 ans, et c’est sur le fameux porte-avions Foch qu’il appareilla. À 21 ans, il découvrit la lutherie et s’y essaya en autodidacte ; l’appel du violon fut plus fort que celui des ondes puisque, l’année suivante, il démissionna de la marine. Sa nouvelle passion lui valut de recevoir la “Bourse de la Vocation”, donc d’attirer l’attention des grands professionnels qui allaient devenir ses maîtres : Jean Schmitt et le célèbre Etienne Vatelot, luthier des stars (Yehudi Menuhin, Isaac Stern, etc.), homme de communication dont le charisme lors d’émissions télévisées relança l’attrait pour un artisanat alors sur le déclin en France : « Etienne Vatelot m’a permis d’échapper à mon auto-didactisme. Il faut avouer que, si les instruments construits par lui n’ont guère conquis les estrades (à quelques notables exceptions près : Tabea Zimmermann joue toujours son alto Vatelot, et Lluis Claret a longtemps joué un de ses violoncelles), il était un éminent expert et jouissait d’une oreille qui lui valait la confiance des grands solistes, lesquels lui confiaient volontiers l’entretien et la réparation de leurs précieux Stradivari et autres Guarneri. »

Christian Bayon dans son atelier à Lisbonne. Photo © Sylviane Falcinelli

Christian Bayon dans son atelier à Lisbonne. Photo © Sylviane Falcinelli

Devenir à 27 ans l’assistant de Vatelot permit à Christian Bayon d’avoir entre les mains les plus grands violons du monde, observations qui nourrirent plus tard son expérience de constructeur, et de côtoyer – mais aussi d’entendre avec une oreille privilégiée – les instrumentistes de référence. N’oublions pas en effet que la responsabilité du facteur consiste à réussir la synthèse optimale entre la richesse en harmoniques et la projection du son de l’instrument dans les plus diverses salles, le tout en alchimie avec l’identité de l’artiste. D’où l’importance des études d’acoustique qu’entreprit Christian Bayon durant sa formation.

Christian Bayon à son établi. Photo © Sylviane Falcinelli

Christian Bayon à son établi. Photo © Sylviane Falcinelli

« On imagine le luthier enfermé dans son atelier, penché huit heures par jour sur son établi. Mais le temps passé au concert, à écouter comment sonne un instrument dans les salles, est aussi important pour guider notre travail. ».

Une fois terminé son assistanat, notre ex-marin s’installa à son compte en Bretagne, à Morlaix puis à Rennes : « À Rennes, je travaillais pour les étudiants du Conservatoire, pour les musiciens de l’Orchestre de Bretagne qui, certes, étaient des gens formidables, mais ce n’est pas là que j’aurais pu avoir Maxim Vengerov parmi mes clients, comme ce fut le cas ici ! Quand je suis arrivé à Lisbonne il y a 26 ans, il n’y avait pas beaucoup de concurrence et j’apportais l’expérience de l’école française de lutherie, qui est l’une des deux principales au monde, après celle de Crémone.»

Au début, Christian Bayon consacrait son temps à l’entretien et à la restauration des instruments, et sa présence comme luthier attitré dans de grands festivals (notamment “La Folle Journée” à Nantes, Tokyo, Lisbonne)  élargit le champ de sa clientèle. Pourtant le goût de construire, qui avait motivé le jeune marin, continuait de le tarauder :

« Une année, à Musicora, j’avais exposé un alto construit par mes soins : le premier jour cela me valut trois commandes, le lendemain trois autres… Tout d’un coup, je me retrouvais avec 6 commandes en ne sachant pas très bien comment j’allais gérer cela ! De même, quand Truls Mørk a parlé de moi à propos de l’instrument que je lui avais fait, cela m’a valu aussitôt 9 commandes de violoncelle. Je ne remercierai jamais assez des personnalités telles que Augustin Dumay et Truls Mørk d’avoir répandu ma réputation comme ils l’ont fait. C’est ainsi que j’ai été pendant neuf ans le luthier du festival de Stavanger (en Norvège). Maintenant, j’ai complètement abandonné la restauration : je crois que je n’aurais plus l’état d’esprit adéquat. Quand vous restaurez, vous subissez une pression terrible : une pression de temps, d’une part, car votre client se montre impatient de retrouver son instrument remis en état ; et d’autre part  une angoisse car, lorsque vous intervenez sur un Stradivarius ou un Guadagnini, vous attendez le ventre noué le moment où vous allez réentendre l’instrument et être confirmé dans le fait que vous ne vous êtes pas trompé ; quand j’ai changé la barre du Montagnana de Truls Mørk, je n’avais pas droit à l’erreur ! Tandis que si je juge mauvais le violon que je viens d’achever, je n’aurai qu’à le jeter à la poubelle et en refaire un autre. »

On entend maintenant ses instruments entre de nombreuses – et illustres – mains :

« J’avais noué des relations amicales avec Maria João Pires, et elle m’a un jour amené le violoncelliste Jian Wang, son partenaire en trio. Puis Augustin Dumay est venu ». On ne s’étonnera donc pas de trouver parmi sa clientèle des membres de la Monnaie ou de la Chapelle Reine Elisabeth, tels Justus Grimm et Tatiana Samouil, mais aussi Michal Kaňka (du Quatuor Prazak), Pavel Gomziakov, Liana Gourdjia,  Isabelle Van Keulen…

« J’ai ainsi appris que Menahem Pressler – le grand pianiste du Beaux Arts Trio, que je n’ai jamais rencontré – parlait de moi. C’est en jouant avec Michal Kaňka qu’il avait découvert un de mes instruments. Un jour, Liana Gourdjia est venue me trouver sur la recommandation de Menahem Pressler !»

Christian Bayon à son établi. Photo © Sylviane Falcinelli

Christian Bayon à son établi. Photo © Sylviane Falcinelli

L’un des deux instruments que joue en concert Tedi Papavrami est un Christian Bayon.

« L’histoire de ma collaboration avec Tedi Papavrami est révélatrice. Alors qu’il ne m’avait jamais rencontré, il me téléphone pour me commander un violon. Je me précipite chez un disquaire pour acheter tous ses disques et me pénétrer de sa personnalité, de sa sonorité très claire, d’une grande limpidité. J’ai donc décidé que ce qui lui correspondrait mieux serait une copie de Guadagnini. Or, j’ignorais alors qu’il jouait à cette époque un Guadagnini ! Une fois réalisé l’instrument, je vais le lui porter, il l’essaye, cela sonne magnifiquement, je me dis en moi-même : “C’est gagné!”… et il me réplique : “Merveilleux, mais c’est exactement ce que je ne veux pas” ! Il ne voulait pas quelque chose qui lui ressemble mais qui, au contraire, compense ce qui – jugeait-il – lui manquait, à savoir du gras, de l’ampleur, car il est vrai que la netteté de son jeu a un côté quelque peu tranchant. Je suis rentré déçu mais je me suis mis au travail pour fabriquer un autre violon correspondant à ses demandes… violon qu’il a joué pendant dix ans (depuis, j’ai vendu facilement le premier modèle!). Cette histoire illustre combien il faut s’imprégner autant du son que de la personnalité et des désirs d’un artiste quand on veut lui construire un instrument avec lequel il se sentira en osmose. Cela vaut aussi pour l’entretien et la restauration : ayant travaillé pendant dix ans pour Truls Mørk, je lui réglais son violoncelle en quelques minutes, ce que je ne ferais pas avec quelqu’un dont je n’aurais pas une connaissance intime. »

Christian Bayon dit s’en tenir à la copie des modèles anciens : parmi les maîtres de l’illustre école de  Crémone, il puise son inspiration dans l’étude des Guarneri et des Carlo Bergonzi.

«Stradivari, pour nous luthiers, c’est un peu comme la Petite Musique de nuit pour les musiciens: c’est magnifique mais trop rebattu ! Par tempérament, mon style rejoindrait plutôt la facture de Stradivarius, car je suis très minutieux, je manque de fantaisie. Pour compenser ce manque, je suis donc plus attiré par la touche de folie que m’apporte Guarneri : ses instruments génèrent beaucoup de “bruit” en arrière-plan de l’émission, mais ils ont des graves très beaux, une qualité charnue qui est incontestable. Je dirais qu’ils sont terriens alors que les Stradivarius sonnent plus célestes, en raison de leurs aigus cristallins ou translucides. Cela dit, je suis en train de réaliser pour Vladimir Spivakov une copie de son Stradivarius. Mais j’espère que mes instruments apportent leur voix personnelle, qu’ils sonnent comme émanant de la main qui les a sculptés.»

Dans l'atelier de Christian Bayon. Photo © Sylviane Falcinelli

Dans l’atelier de Christian Bayon. Photo © Sylviane Falcinelli

Mais alors, la facture moderne est-elle capable d’égaler ces prestigieux antécédents ? Le débat a fait grand bruit ces derniers temps. Christian Bayon a participé comme auditeur professionnel (même si, sollicité trop tardivement, il n’avait pu fournir un violon pour la comparaison) à l’étude menée par Claudia Fritz – et si médiatisée : http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/04/10/le-stradivarius-detrone-par-les-violons-modernes_4398681_3246.html – consistant à comparer à l’aveugle violons anciens et modernes ; il estime qu’elle a été menée selon les critères les plus judicieux. En revanche, il déplore que les journalistes en aient tiré des conclusions plus soucieuses de sensationnel que d’explication argumentée : « Que des violons de facteurs d’aujourd’hui égalent le commun des Stradivarius, c’est tout à fait concevable. Le niveau de fabrication moderne a considérablement évolué, les informations circulent plus vite d’un pays à l’autre (avec pour conséquence une relative uniformisation du son). Tout le monde a maintenant accès aux dimensions des grands violons fabriqués par les maîtres anciens, alors qu’autrefois ce n’était pas le cas, et le privilège d’être l’assistant d’Étienne Vatelot m’a favorisé car j’ai vu passer les violons des plus illustres virtuoses qui défilaient dans son atelier. Des ateliers de Crémone sont parfois sortis des instruments qui n’étaient pas tous du niveau d’excellence attaché à la réputation mythique des plus fameux Stradivarius, Guarnerius del Gesù, Amati, Guadagnini. Cependant, il restera toujours dix pour cent des instruments de ces maîtres qui produisent un son inégalable, sans que l’on ait encore réussi à en analyser les raisons. Ce sont ces derniers dix pour cent qui, dans une recherche d’élévation du niveau général, restent l’étape ultime, la plus difficile à franchir… Or les journalistes ont transformé les résultats de l’expérience de Claudia Fritz en une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes, ce qui est absurde. »

Un dernier détail, pour conclure : je me suis laissé dire que, lors de ses moments de loisir, Christian Bayon n’aime rien tant que prendre le gouvernail d’un bateau et partir au large des côtes lisboètes. « Homme libre, toujours tu chériras la mer »…

 Sylviane Falcinelli

(Propos recueillis les 22 mai et 2 juin 2015)

Les mains de Christian Bayon au travail. Photo © Sylviane Falcinelli

Les mains de Christian Bayon au travail. Photo © Sylviane Falcinelli

Pour consulter le site du luthier : http://www.christianbayon.com/index.php?l=fr&p=profil

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