À Lisbonne : Luxe, calme et science du XVIIIème siècle pour sertir la musique des XXème et XXIème siècles.

Avec l'aimable autorisation des Archives de l'Academia das Ciências, Lisboa.

Avec l’aimable autorisation des Archives de l’Academia das Ciências, Lisboa.

Faut-il migrer à Lisbonne pour entendre des pages rares de la musique française ? On pouvait le croire en ce 9 juin 2015 où le duo Luís Gomes (clarinette et clarinette basse)/Ana Telles (piano) proposait un audacieux programme dans le magnifique décor de la bibliothèque de l’Academia das Ciências. Édifiée peu avant le tremblement de terre de 1755 à l’initiative des Franciscains… qui la jugèrent finalement trop riche pour leur ordre (mais alors, que dire de “l’Église d’or” à Porto ?!) et la concédèrent à une destination publique, cette bibliothèque abritant des ouvrages précieux survécut à la catastrophe. Aujourd’hui, elle accueille les séances de l’Académie, des conférences et colloques, mais aussi des concerts de musique de chambre.

On ne présente plus Ana Telles, dont on ne sait s’il faut la désigner comme la plus française des pianistes portugaises ou la plus portugaise des pianistes adoptées par la France, tant son engagement en faveur de la musique d’aujourd’hui a bénéficié aux compositeurs des deux pays (mais aussi aux Américains des U.S.A. et du Brésil !). Par ailleurs, le Portugal s’enorgueillit de quelques beaux talents de la clarinette. Ana Telles s’est associée à l’un d’entre eux, Luís Gomes, afin de susciter un nouveau répertoire pour une formation… certes moins courue que piano et violon : piano et clarinette basse. En ouverture du concert, un précédent d’alerte venue à cette floraison nouvelle : la Ballade d’Eugène Bozza (1905-1991), certes un compositeur si peu personnel qu’il puisait son miel chez les autres, au point que le toujours caustique Florent Schmitt disait de lui : « Il abuse du droit de citation ! ». Mais la pièce offre une opulente texture au dialogue des deux instruments.

De la même génération, méditerranéen lui aussi mais infiniment plus original, Henri Tomasi chanta tout au long de sa vie créatrice les cultures et les sensations recueillies autour de Mare nostrum. Sa Sonatine Attique pour clarinette seule (1966, créée l’année suivante par Ulysse Delécluse, alors célèbre professeur au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris) juxtapose en mosaïque de brefs climats où luisent mille scintillements solaires, et Luís Gomes en donna une interprétation pleine d’esprit.

Grand “classique” du XXème siècle, les Dance Preludes de Witold Lutosławski résonnaient ensuite dans leur version originale de 1954 pour clarinette et piano, même si on les connaît plutôt dans l’une ou l’autre des deux orchestrations réalisées par le compositeur en 1955 et 1959. Avec énergie, Ana Telles tirait une substance orchestrale d’un Bechstein malheureusement trop fatigué mais encore capable de répondre avec les chatoiements et les basses généreuses propres à la marque allemande.

Puis venaient trois pièces nouvelles commandées par les artistes.

Diurno pour clarinette basse et piano, de la jeune compositrice portugaise Anne Victorino d’Almeida, est une partition pleine de flamme, un peu hétérogène avec ses emprunts “latinos” et jazzy, mais colorée. Cette violoniste née en France en 1978 (voir : http://pt.wikipedia.org/wiki/Anne_Victorino_de_Almeida; http://www.annevictorinoalmeida.com/ )   est la fille d’un compositeur, pianiste et chef d’orchestre, António Victorino Goulartt de Medeiros e Almeida, qu’il ne faut pas confondre avec notre Antonio de Almeida, lui-même d’ascendance portugaise.

En revanche, Crónica de uma peça anunciada [Chronique d’une pièce annoncée] de João Nascimento, pour clarinette basse seule, cherche son style et ne le trouve guère ; elle ne marquera guère les esprits.

Une création qui fera date

Jean-Sébastien Béreau

Jean-Sébastien Béreau

En fin de programme s’élevait en première mondiale une œuvre qui nous transportait vers de tout autres sphères : Le saut de l’ange de Jean-Sébastien Béreau. Étant l’heureux époux d’Ana Telles, il était naturel qu’il aide le duo nouvellement constitué en enrichissant son répertoire ; il était naturel aussi qu’il aménage une partie d’une splendide exigence pour sa femme ! Car l’un des traits frappants de cette partition qui en comporte bien d’autres, réside dans la faculté – plus rare qu’il n’y paraît de nos jours – d’imposer une véritable écriture actuelle au piano. Peu de compositeurs savent finalement vaincre l’inhibition que suscite l’immensité de ce qui se déversa depuis plus de deux siècles sur le clavier, pour effectuer une heureuse synthèse entre respect de l’identité pianistique séculaire et langage personnel innovant. Un Christian Lauba, un Jean-Sébastien Béreau, auront prouvé cette capacité, tandis que d’autres illustres créateurs vivants réservent le meilleur de leur imagination à des effectifs complexes mais ne laissent rien de convaincant aux pianistes.

On avait rendu compte récemment du premier disque consacré à des œuvres de Jean-Sébastien Béreau (https://falcinelliblog.files.wordpress.com/2015/04/sur-les-sentiers-ignorc3a9s-de-la-musique-franc3a7aise1.pdf, pp.17 à 19), où déjà se profilait une constante émouvante : la volonté de transfigurer par une issue artistique positive la douleur des épreuves et des deuils. Le saut de l’ange emprunte le même sillage, et répond par la métaphore d’une figure bien connue des plongeurs à l’envol d’un ami cher vers l’autre monde. L’accomplissement musical de la nouvelle partition se nourrit d’une puissance d’inspiration soutenue mais aussi de poésie, notamment lors des diaprures de harpe à l’intérieur de l’instrument ou des quelques touches de baguettes de percussionniste sur les cordes sans que jamais elles ne versent dans le catalogue d’effets à la mode. Voilà une œuvre d’envergure que l’on espère vivement réentendre et qui devient incontournable pour le répertoire alliant clarinette basse et piano.

Jean-Sébastien Béreau apparaît comme un “cas” : freiné dans ses velléités créatrices par ses nombreuses activités pédagogiques et directoriales, il se libère à un âge où bien des créateurs barbotent dans les redites ! Or la capacité de renouvellement du fringant octogénaire, son invention d’une œuvre à l’autre face aux effectifs les plus inusités, manifestent une sève en pleine effervescence ! Inutile de préciser qu’en bon chef d’orchestre, il a su couvrir le registre complet de la clarinette basse en la faisant toujours sonner opportunément par rapport au piano.

Au fil des diverses pièces, que ce soit sur l’un ou l’autre instrument, Luís Gomes modulait des arrière-plans par des nuances allant jusqu’au pianissimo le plus imperceptible, créant ainsi un espace sensible par la juxtaposition des profondeurs de champ. Souhaitons au nouveau duo de capter l’intérêt des compositeurs de divers pays… et une large audience.

Sylviane Falcinelli

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