Portraits en terre lusitaine (2) : “Chanter le piano” avec Constantin Sandu

Un pianiste roumain engagé dans la remise en lumière du répertoire portugais

 AP-constantinsandú01

La découverte d’un programme de pièces pour piano portugaises méconnues, couplées à la plus populaire Suite op.10 de George Enescu, m’avait inspiré le désir de rencontrer son interprète si sensible, le Roumain Constantin Sandu que son itinéraire a conduit au pays des navigateurs : « J’habite au Portugal depuis presque 25 ans. À ce moment de ma jeunesse, je recherchais des expériences nouvelles. Un ami, agent artistique en Espagne, m’organisait beaucoup de concerts dans la péninsule, et un jour, il m’a dit : “Le Conservatoire régional de Guimarães recherche un professeur de piano. Ne serais-tu pas intéressé ?”. J’ai donc signé le contrat ; un an plus tard, j’ai été appelé au Conservatoire de Porto par la Directrice, Maria Fernanda Wandschneider qui me connaissait pour avoir présidé le Concours International de Porto auquel j’avais participé en 1985 : un professeur étant malade, elle m’a engagé comme intérimaire, puis j’ai passé  le concours de nomination pour devenir professeur en titre. Entre-temps, j’avais connu une jeune fille de Porto, Maria Amelia, qui est devenue mon épouse,  et enfin j’ai changé d’établissement pour accéder en 2000 à la chaire de l’École Supérieure de Musique de Porto. Autrefois, tous les cycles étaient réunis dans les grands Conservatoires du Portugal ; maintenant, ce n’est plus le cas, et le vocable de Conservatoire (à Lisbonne, à Porto) recouvre les niveaux équivalents à un Gymnasium, tandis que les classes supérieures sont séparées dans les entités nommées Écoles Supérieures de Musique, sur le modèle des Hochschulen allemandes. J’enseigne donc tout en poursuivant mes concerts au Portugal, en Espagne, en Italie… et naturellement en Roumanie où je retourne plusieurs fois par an car là-bas il y a beaucoup d’orchestres, or j’aime vraiment jouer avec orchestre ! Cette année, j’irai jouer la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov avec l’Orchestre Philharmonique de Bucarest et aussi à Bacau. En mars dernier, j’étais en France comme membre du jury du Concours International d’Épinal dont j’avais remporté le second Prix en 1985.

aa

Au début, je ne connaissais rien de la musique portugaise, hormis quelques noms comme Viana da Mota. Peu à peu, en formant les élèves, j’ai découvert des pièces de la littérature pianistique nationale, puis j’ai commencé à en jouer moi-même ; j’ai alors eu l’idée de consacrer à la musique portugaise pour piano mon Doctorat à l’Université de Bucarest. En somme, je joue ici de la musique roumaine, et en Roumanie de la musique portugaise ! ».

Récital Sandu-RectoÀ l’écoute de son disque (voir ci-contre), j’ai été séduite par des oeuvres s’échelonnant du XVIIIème au XXème siècles, qu’il cisèle avec poésie et délicatesse : « Ces pièces ne sont pas du tout connues. On pourrait en dire autant de la musique roumaine, mis à part Enescu dont la gloire de violoniste a éclipsé le rayonnement du compositeur, pourtant le plus grand que notre pays ait produit ! On joue toujours les Rhapsodies roumaines, mais bien rarement ses Symphonies ! Je me suis aperçu que, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, les Portugais produisaient une grande quantité de musique au niveau européen : j’ai lu beaucoup de partitions intéressantes, spécialement des XVIème et XVIIème siècles. »

Au XVIIIème siècle, l’influence de Domenico Scarlatti, maître de musique de l’Infante Maria Barbara du Portugal, se fit sentir : « Oui, notamment sur son contemporain Carlos Seixas. Par la suite, au XIXème siècle, les guerres, les bouleversements politiques, sociaux, ont détruit la vie culturelle, et spécialement musicale. En 1834, quand les libéraux gagnèrent la guerre civile, ils fermèrent les monastères et aussi le  Seminário Patriarcal qui constituait l’école de musique la plus importante de Lisbonne, effaçant ainsi deux siècles de tradition. Ils ouvrirent pourtant à Lisbonne un Conservatoire d’Art dramatique intégrant une Escola de Música en 1836, mais sans réussir à la remplir, même en appelant à la tête de celle-ci João Domingos Bomtempo qui avait voyagé à Paris, à Londres, qui écrivait dans le style viennois, mais n’a pas “fait école” ni formé d’élèves à son niveau. Le XIXème siècle a vraiment représenté le creux de la vague ; à la fin du siècle, des musiciens sont partis étudier en Allemagne, en France, et une renaissance s’est esquissée. »

Récital Sandu-VersoJ’ai demandé à Constantin Sandu de nous guider à travers les compositeurs de son disque, lequel s’ouvre par une Toccata pleine de charme, signée João de Sousa Carvalho (1745-1799) : « Ce contemporain de Mozart composait beaucoup d’opéras : il avait étudié en Italie, et l’influence du pays du bel canto s’étendait sur Lisbonne, où l’opéra s’imposait comme le genre favori. Savez-vous que, de son temps, l’orchestre de la Capela Real de Lisbonne, avec ses cinquante instrumentistes, comptait au premier rang des orchestres les plus fournis d’Europe ? »

Puis vient une pièce surprenante de João Domingos Bomtempo (1775-1842), Fantaisie et variations sur l’air « Soyez sensibles » de Mozart, qui dénote un brassage d’influences dont sort toutefois une expression toute personnelle, véhiculée par une écriture qui exploite tout l’espace du clavier de l’époque : « Son pianisme est en effet assez personnel, proche du jeune Beethoven ; en fait on décèle l’influence de Muzio Clementi sur l’un et l’autre ».

On aborde ensuite le XXème siècle avec Armando José Fernandes (1906-1986 ; lire http://www.mic.pt/dispatcher?where=0&what=2&show=0&pessoa_id=143), dont les Cinq Préludes trahissent une évidente influence française : « Au Conservatoire National de Lisbonne, il avait étudié avec Luís de Freitas Branco, Costa Ferreira, Rey Colaço, Varela Cid. Puis il a séjourné à Paris de 1934 à 1937 : il a ainsi recueilli l’enseignement d’Alfred Cortot, de Nadia Boulanger (dans l’entourage de qui il put approcher Igor Stravinsky), de Roger Ducasse et de Paul Dukas. Il devint l’un des compositeurs les plus intéressants de sa génération au Portugal où il occupa le poste de professeur de composition au Conservatoire de Lisbonne. J’ai également enregistré son Concerto pour piano et orchestre en 4 mouvements, une œuvre très écrite qui mérite d’être redécouverte ; elle est difficile pour le pianiste, quoique le compositeur n’ait jamais été un pianiste concertiste ! ».

Cláudio Carneyro (1895-1963 ; lire : http://www.mic.pt/noticias?where=8&what=3&id=115), lui aussi, vint se perfectionner à Paris au cours des années 20 et 30, notamment avec Jules Boucherit pour le violon et Charles-Marie Widor puis Paul Dukas pour la composition ; si l’on entend sur le disque un Mouvement perpétuel de facture plus abstraite en deuxième exemple de sa diversité créatrice, sa Harpe éolienne constitue un joyau d’impressionnisme : « Je pense en effet que la Harpe éolienne est son chef-d’œuvre pianistique, même s’il a écrit plus d’une trentaine de morceaux pour le piano, dont des pièces pédagogiques destinées aux enfants de différents niveaux. Étant violoniste, il a consacré une part notable de son catalogue à la musique de chambre pour cordes. Carneyro a beaucoup voyagé en Europe et aux États-Unis, se trouvant ainsi au contact d’un grand nombre de musiciens. 

Le cadet des compositeurs portugais que j’ai sélectionnés,  Filipe de Sousa (1927-2006 ; lire http://www.mic.pt/dispatcher?where=0&what=2&show=0&pessoa_id=105&lang=EN&site=ic), était un très bon ami, un homme extrêmement cultivé dans beaucoup de domaines. Bénéficiant d’une fortune personnelle, il avait transformé sa demeure, située entre Mafra et Malveira, en musée rempli de peintures et de sculptures, spécialement d’art contemporain portugais ; il en possédait tant qu’il y en avait jusque dans la salle de bains ! N’ayant pas d’enfants, il l’a léguée à une fondation afin qu’elle soit instituée en musée. »

Un approche caressante du clavier

Qui a observé Constantin Sandu en train de jouer du Debussy, par exemple, aura noté son toucher caressant, les doigts très à plat sur le clavier, comme pour combler le vœu de Claude de France : faire oublier que le piano a des marteaux.

« C’est vrai que j’aime “caresser” le piano ; il faut le faire chanter. Telle est ma manière d’être. Savez-vous que dans la langue roumaine, on ne dit pas “jouer d’un instrument”, on dit toujours qu’on chante : “chanter le piano”, “chanter le violon”, le mot “chanter” sert pour tout, la voix comme les instruments. [En riant] Les Roumains chantent toujours.

_MG_1916

Je me rappelle que, dès l’enfance, les professeurs m’apprenaient des bases très pratiques et très claires, mais toujours ils ajoutaient : “Il faut jouer beau”. Le beau son revenait comme  une préoccupation primordiale, et je retiens cet héritage de l’enseignement que j’ai reçu en Roumanie. J’ai eu trois professeurs : à mes débuts, Sonia Ratescu qui était assez âgée à cette époque ; elle avait étudié auprès de Florica Musicescu [qui côtoya George Enesco à Bucarest] que l’on peut considérer comme la créatrice de l’école moderne roumaine de piano puisqu’elle compta parmi ses élèves Dinu Lipatti et beaucoup d’autres pianistes devenus à leur tour professeurs dans le pays (elle-même était élève de Cortot, ainsi l’influence de l’école française de piano se croisait-elle avec nos chemins d’Europe centrale). Quand elle atteignit l’âge de la retraite, j’allai au Colegiul Național de Muzică “George Enescu” où je travaillai sous la direction d’un jeune professeur, Constantin Nitu, qui avait été formé par Cella Delavrancea [laquelle avait régulièrement joué en musique de chambre avec George Enesco qui l’avait beaucoup influencée].  Mon troisième professeur au Conservatoire supérieur de Bucarest, Constantin Ionescu-Vovu, regardait beaucoup plus vers l’école allemande. Mais tous ont entretenu en moi cette préoccupation de faire chanter le piano, de “jouer beau”.

mainsJ’essaie toujours de subordonner la technique à la musicalité ; le piano doit être un instrument à cordes, mais non à percussion. Pour atteindre cet objectif, je recherche une relation toute en finesse avec le clavier. Même quand il s’agit de jouer fortissimo, il faut employer le poids naturel du corps, mais sans dureté. Pour produire un large spectre de couleurs et de nuances, la relation de la main au clavier doit être la plus diversifiée possible. Comme vous l’avez noté, j’aborde le clavier de près, je pense que les doigts doivent être plus allongés ou plus arrondis selon les passages : pour obtenir la clarté, le jeu perlé, dans Mozart, il faut évidemment articuler, mais dans du cantabile, il s’agit d’imiter le chant, alors il faut éviter l’attaque : on exerce une pression – plus faible, plus forte – sur le clavier, mais en évitant l’attaque brutale. Oui, j’aime beaucoup jouer Debussy, c’est un de mes compositeurs préférés. Mais j’ai aussi un profond amour pour Brahms : son 2ème Concerto représente pour moi un chef-d’œuvre tout à fait spécial ; je m’étais juré de le donner avant d’atteindre mes 50 ans – ce qui fut fait naturellement ! – et j’aime aussi jouer sa musique pour piano seul ou sa musique de chambre. Il y a quelques mois, le premier clarinettiste de l’Orquestra Nacional do Porto, Carlos Alves, m’a demandé de jouer avec lui en concert, et j’ai monté les œuvres avec clarinette de Brahms, Schumann, Debussy, Poulenc. Nous allons certainement poursuivre cette collaboration car nous avons aimé cette expérience. »

Même discernement, même délicatesse à l’œuvre dans la pédalisation de Constantin Sandu : « J’ai l’habitude de travailler beaucoup sans aucune pédale. J’essaie de résoudre tous les problèmes de legato, etc., sans pédale. Après quoi il s’avère très important d’ajouter la pédale car elle change les sonorités, mais il faut la doser sans exagération, la limiter à ce qui paraît nécessaire. »

Je l’ai interrogé sur ses prédilections en matière de pianos : « Je préfère Steinway. À Bucarest j’ai un ½ queue Bechstein de 1940, d’une très, très belle sonorité. Ici, au Portugal,  j’ai finalement trouvé un ancien Steinway (1898) qui a été complètement refait : dans l’Alentejo vit un Allemand fort talentueux qui est accordeur Steinway (il a été formé à l’école de la marque), il a tout changé à l’intérieur de ce piano, il a presque confectionné un nouvel instrument pour moi, et le résultat est d’une qualité sonore très intéressante. Au mois d’avril dernier, j’étais en Espagne et je discutais avec Olivier Gardon : il a le même piano que moi – seule une différence de quelques numéros dans la série les sépare –, or je sais que mon instrument est venu du Sud de la France il y a quelque 40 ou 50 ans ; nous avons des pianos jumeaux, à l’histoire similaire jusqu’au moment où le mien a pris le chemin du Portugal ! À tel point que, lorsqu’il me parlait de son instrument, je lui répliquais : “Là, vous parlez de votre piano ou du mien ?”. En concert aussi, je préfère Steinway,  mais un concertiste passe sa vie à s’adapter, à moins de se trouver dans la position des quelques stars qui viennent avec leur piano ! Je trouve enrichissant d’avoir à chercher comment adapter son jeu, et c’est une raison supplémentaire d’affirmer que chaque concert est un moment unique ».

Sylviane Falcinelli

[Propos recueillis en français – les Roumains cultivés honorent la francophonie ! –  le 28 juin 2015 à Santarém. Toutes les photos illustrant l’article proviennent de la collection personnelle de Constantin Sandu.]

Pour commander par correspondance ce disque réalisé par les Productions Numérica (ainsi que les autres titres de la discographie de Constantin Sandu dont on trouvera la liste sur son site : http://www.constantinsandu.com/ où l’on peut également voir quelques vidéos captées en concert), prière de s’adresser à l’agence ARTWAY de Porto (www.artway.pt; adresse mail : geral@artway.pt).

Publicités