À propos de la guitare en un livre, un disque, un débat

Livre Rafael Andia 001Rafael Andia : Libertés et déterminismes de la guitare – Du Baroque aux Avant-gardes, L’Harmattan, coll. Univers musical, 103 pages avec illustrations et exemples musicaux, juin 2015, 12,50€.

 Que de savoirs – historiques, théoriques, pratiques – perçoit-on derrière ces pages ! Comme on aurait aimé que chacun des thèmes soit développé avec ordre et méthode ! Malheureusement, on entre dans ce court volume (pourquoi se limite-t-il à 92 pages de texte ?!) comme si on prenait un manuscrit inachevé en cours de route, et aussitôt les arguments – d’ailleurs illustrés de fort judicieux exemples musicaux – se bousculent : si on les sent nourris de réflexions mûries dans la tête de l’auteur, ils auraient appelé une exposition clairement structurée pour le commun des lecteurs. Rafael Andia – guitariste éminent, interprète profond… mais pas écrivain ! – a prouvé qu’il est aussi expert en répertoire contemporain qu’en musique ancienne : il convoque en chaque siècle de quoi étayer sa  démonstration sur les oppositions entre ce qu’il appelle le « style-technique propre et naturel » du jeu guitaristique (né des racines populaires de tradition orale), et le « style-technique des lettres de noblesse », à savoir l’élaboration d’une écriture qui façonna l’image de la guitare “classique” ; son exposé historique aurait d’ailleurs gagné à se déployer sur un nombre accru de pages afin que les mélomanes non initiés aux évolutions (facture et répertoire) de cette famille d’instruments à cordes pincées se repèrent plus aisément.

Avec discernement, ce descendant de Républicains espagnols émigrés en France se montre attaché à ce qu’il y a d’inimitablement idiomatique dans la technique et la musique flamencas si propices au rayonnement acoustique « naturel » des brasillements harmoniques de la guitare, tandis que la volonté – poursuivie depuis le XVIème siècle – de doter l’instrument de formes policées lui conférant ses « lettres de noblesse », a fini par contraindre les mains de l’instrumentiste à des positions qui, certes, permirent la conquête d’un espace plus polyphonique, mais l’éloignèrent du formidable champ vibratoire que savaient susciter avec « sauvagerie » les Andalous, « écorcheurs d’harmonie » (oui, oui, ces mots, ainsi que « barbares », « assassinat » des règles établies, figurent dans les propos de compositeurs bienséants au fil des siècles !). On sait combien ces harmonies “écorchées” deviendront une source d’inspiration pour l’hispanisme renouvelant le langage musical “savant” au tournant des XIXème et XXème siècles !

Rafael Andia évoque évidemment le rapport avec l’harmonie tonale et les diverses modalités, en ce que l’accordage, l’usage des cordes à vide dans le tissu harmonique, les gestes instrumentaux, favorisent certains intervalles, donc une conduite verticale et horizontale assez codifiée. Il décrit, exemples commentés à l’appui, les modes de jeu en adéquation avec l’une et l’autre technique, et loue Villa-Lobos d’avoir su créer de grands “classiques” de la guitare sans en brider le « style-technique naturel ».

Il se penche sur l’évolution du répertoire de concert, depuis Tárrega et Barrios jusqu’à Segovia, pour mettre en lumière le tournant imprimé par ce dernier : il évoque avec objectivité les relations dominatrices que le mythique interprète entretenait avec les compositeurs vivants dont il suscitait les créations… pourvu qu’ils se soumissent à son goût non dépourvu de condescendance à leur égard et finalement bien peu avant-gardiste (sujet qui aiguise la critique chez certains guitaristes actuels, comme nous le verrons à l’occasion de futurs entretiens).

En somme, pour renouveler la richesse sonore que peut offrir la guitare dans le champ contemporain, Rafael Andia – en convergence d’opinion avec Rafael Aguirre (relire notre entretien paru le 11 août dernier : https://falcinelliblog.wordpress.com/2015/08/11/malaga-la-ville-dont-le-prince-est-un-guitariste-rencontre-avec-rafael-aguirre/ ) – prône l’intégration des complexités de timbres émises par la technique de guitare flamenca dans l’exploration du spectre harmonique et, le mot “spectral” étant lâché, il décerne ses lauriers à Tristan Murail (Tellur) qui a su combiner les idiomatismes « naturels » de la guitare (espagnole, en particulier) à une profusion d’inventions magnifiant ses résonances. Car le but ultime est bien là : faire sonner la guitare, ce que certains pointillismes concentrés sur des archétypes de propreté technique ou stylistique font perdre de vue, au détriment de l’épanouissement coloristique de l’instrument !

Un livre riche en informations et analyses éclairantes, mais hélas inabouti dans sa forme. Et puisque semble évanouie la compétence de directeur de collection – personne chargée, en principe (!), d’assurer des parutions en français correct –, on relèvera au fil de ces quelques dizaines de pages les fautes de syntaxe et d’orthographe qui deviennent l’ordinaire de l’édition française (à quelques rares exceptions près) depuis des années !

Concertos guitare japonaisJapanese Guitar Concertos – Toru Takemitsu (1930-1996) : To the Edge of Dream ; Toshio Hosokawa (né en 1955) : Voyage IX-Awakening ; Hikaru Hayashi (1931-2012) : Northern Sail.               Masao Tanibe (guitare), Erzgebirgische Philharmonie Aue, dir. Naoshi Takahashi. MDG 901 1901-6 (SACD).   ♥♥♥

 À en croire les programmations orchestrales, il n’existerait qu’un seul concerto pour guitare ! Eh bien non, chers abonnés desdites saisons, le Concierto de Aranjuez n’est ni le seul ni le meilleur, et vous seriez très surpris de découvrir le nombre finalement élevé d’œuvres qui mériteraient de lui disputer sa suprématie sur les scènes internationales ! Ayant étudié en Allemagne, le guitariste japonais Masao Tanibe a pu impliquer dans un ambitieux projet son compatriote Naoshi Takahashi installé à la tête d’un orchestre saxon depuis une dizaine d’années. Le label MDG – tout aussi allemand et toujours friand de répertoires à explorer – leur a fait confiance, à juste titre. Car vous ne vous lasserez pas des fragrances que diffuse ce bouquet oriental, tant les raffinements musicaux et sensitifs nous introduisent, à travers trois œuvres profondément différentes, dans les principes de perception et de philosophie japonaises.

La pièce de Toru Takemitsu (la plus brève du disque) vous enveloppe par les voluptés de son orchestration et les diaprures harmoniques, héritières de l’impressionnisme français et de Messiaen. L’oreille s’attache à ce langage envoûtant car l’écriture guitaristique, en revanche, convainc moins que dans les deux autres œuvres du programme. Il s’agissait, pour le musicien si sensible aux sources d’inspiration visuelles, de restituer l’atmosphère des tableaux de Paul Delvaux, cette étrangeté qui vous fait flotter hors des limites d’un regard concret pour vous entraîner aux confins du rêve.

Confrontée à un orchestre constitué de cordes et de percussions résonnantes, la guitare trouve un mode d’expression plus original dans le Voyage IX de Toshio Hosokawa : évoquant par moments les raclements gutturaux du biwa japonais, elle déploie également les propriétés de son spectre évocateur, en une poésie symbolisant la floraison d’une fleur de lotus dont les racines plongent très loin au-dessous de l’eau tandis que le bourgeon pointe vers le ciel. C’est l’énergie à l’œuvre dans la nature – le chi – que le compositeur a voulu peindre en cette pièce innovante composée à Berlin en 2007, qui mériterait une place de premier plan au catalogue des œuvres concertantes pour guitare.

D’un langage plus conservateur, le concerto en trois mouvements pour guitare et orchestre à cordes de Hikaru Hayashi, guidé par l’étoile du Septentrion, surprend par l’imbrication entre un ancrage tonal et la modalité de mélodies typiques des régions d’Okinawa et d’Aynu. On reste un peu sceptique devant sa volonté d’afficher au premier plan la naïveté de ces tournures populaires, mais l’écriture de guitare est réussie.

De fait, il semble que les musiciens japonais, adeptes de la ciselure délicate, se révèlent particulièrement aptes à comprendre l’essence d’un instrument qui ne dévoile jamais mieux son intimité que sur fond de sertissures vaporeuses (difficile paradoxe !) laissant se détacher son élocution sans la circonvenir d’écrasantes répliques.

Les interprètes transmettent harmonieusement ces univers poétiques qui leur sont congénitaux. La prise de son de Friedrich Wilhelm Rödding, très claire et bien définie, donne inévitablement la même impression de “grossissement” sur la guitare qu’une sonorisation dans une salle de concert : éternel problème de l’équilibre entre cet instrument soliste tout en finesse et l’effectif concertant.

Un disque que l’on conseille de consommer sans modération, pour découvrir une autre philosophie de la guitare que les sempiternels “classiques” européens ou latino-américains.

Sylviane Falcinelli

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Le guitariste Sébastien Llinares (disciple de Rafael Andia), dont j’ai vanté dans de précédentes chroniques discographiques la musicalité et les recherches, a lu avec attention l’entretien avec Rafael Aguirre paru le mois dernier. Le message qu’il m’a adressé contient des réflexions personnelles dont la pertinence m’a paru justifier d’en partager le contenu avec mes lecteurs. Il me plaît que s’engage ainsi, par l’intermédiaire de ce site, un dialogue entre deux personnalités marquantes de la jeune génération. Cette entrée en scène s’avère  d’autant moins incongrue que Sébastien Llinares prépare pour notre « Revue de la Guitare » un article que vous verrez apparaître dans le courant de l’automne. Bienvenue à ce collaborateur expert !

Sébastien Llinares © Raynaud Photo

Sébastien Llinares © Raynaud Photo

 « Chère Sylviane,

je vous livre ces quelques pensées après avoir lu l’entretien que vous avez eu avec Rafael Aguirre. L’entretien est dense et Rafael le vaut bien, si j’ose dire, car il est imprégné d’une réflexion profonde et l’on ressent bien son “atmosphère” personnelle à la lecture.

Je constate qu’il y a une vraie obsession de la part des guitaristes classiques à “être au niveau” des autres instrumentistes. Cela révèle un complexe encore vivant aujourd’hui. Les guitaristes classiques ont manqué de formation et de culture musicale, de notions d’analyse, de connaissance de l’Histoire, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Tous les professionnels sont très bien formés, aussi bien que les autres artistes !
Pourtant, les progrès techniques effectués sur l’instrument méritent d’être discutés. J’ai écouté maints enregistrements de l’époque Segovia : les guitaristes jouaient remarquablement bien des pièces exigeantes, avec, en sus d’une technique parfaite, une personnalité marquée et des couleurs instrumentales recherchées !

Un des problèmes de la guitare classique réside dans son répertoire : les quelques chefs-d’œuvre que cite Rafael Aguirre (j’aurais cité à peu près les mêmes) font pâle figure à côté du grand répertoire des autres instruments. Cependant, la guitare tire son épingle du jeu dans d’autres domaines… Elle peut transcender des pièces de forme simple, de construction légère. Certains compositeurs – Turina, Villa-Lobos, Britten… – ont façonné un classicisme impeccable. Leurs pièces assez courtes atteignent des sommets de profondeur avec finalement peu de notes. La guitare peut envoûter avec peu de matière. Elle ne peut propulser l’auditeur comme le piano sait le faire, mais elle est à taille humaine, sa profondeur est cachée sous la surface, elle sait aller à l’essentiel et bouleverser avec des lignes simples.

Nous avons également un bel atout : notre capacité à transcrire, inscrite dans l’ADN de l’instrument. Les vihuelistes transcrivaient les messes (jusques à 4 voix !!!) de leurs contemporains. Et cette tradition n’a jamais été interrompue dans l’histoire de l’instrument.

La guitare est une famille d’instruments. Comme vous l’avez remarqué, nos deux Rafael (Aguirre et Andia) sont imprégnés de flamenco, pour retrouver un jeu plus naturel et une sonorité plus généreuse. Pour ma part, la particularité de mon jeu qui étire les résonances me vient de la guitare jazz.
Le répertoire de luth est très inspiré par la technique propre à l’instrument. On peut bien sûr le jouer avec une technique alla Segovia, mais il faut avoir des notions de la technique du luth pour bien le jouer,  bien le comprendre et en ressentir le phrasé. Idem pour le répertoire de vihuela, qui contient de grands chefs-d’œuvre, sans parler de la guitare baroque.
Si l’on comprend attentivement les manières de bien jouer sur chacun de ces instruments, alors on rendra justice au répertoire.

Au passage, je pense que le Nocturnal de Britten est beaucoup plus inspiré par le répertoire et la technique du luth Renaissance que par les doigtés de Bream, qui est finalement peu intervenu sur le texte. Britten avait vraiment le souci de faire sonner les instruments pour lesquels il écrivait, et en connaissait sur le bout des doigts tous les “trucs” !

Selon moi, le futur de la guitare est là : étudions et assimilons tous ces modes de jeu, et la guitare sera riche !

Je suis d’accord avec Rafael Aguirre lorsqu’il parle des guitaristes obsédés par la clarté de l’articulation. Les belles couleurs de la guitare deviennent absentes, le clair obscur qui a fait les grandes heures – de Tárrega à Pujol – part aux oubliettes ! On croit entendre des disques sur-édités et insipides. Comme une interprétation avec principe de précaution…
[…]

Sébastien Llinares »

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