Portraits en terre lusitaine (3) : Renaud Hadef, l’homme dont le pinceau caresse les chevaux

Un peintre parmi ces chroniques musicales ? Étrange exception ! C’est que cette peinture-là fit vibrer mes racines. Chez les Falcinelli, seules trois branches professionnelles sont connues : avant la musique, il y eut, sur plusieurs générations, la peinture, et avant celle-ci, les métiers du cheval (élevage dans l’Italie des origines, dressage et spectacles équestres pour mon aïeul direct associé au célèbre Franconi ; mais même le plus “défavorisé” de la famille se faisait cocher !). L’amour du cheval, demeuré dans nos gènes, et la peinture se rencontrèrent parfois sur les toiles des Falcinelli. Alors quand je découvris la vie et la vérité qui se dégageaient des chevaux peints par Renaud Hadef, mon sang fit une cabriole et je me mis en quête d’informations.renaud-hadef(2)

Sur sa page Facebook, on pouvait lire des phrases telles que celles-ci, qui m’interpellèrent :

« En entrant dans la phase de détails, les évolutions sont moins évidentes pour l’œil du spectateur. Néanmoins cette phase me semble primordiale pour donner à l’ensemble sa vérité, sa sincérité et sa part de vie. Le souci du détail, non pas poussé à l’extrême, mais suffisant pour témoigner d’une envie de donner une âme à l’oeuvre, est comme une détente, une certaine extase qui vient parfaire « la pose du décor ». Cette phase est celle que j’appelle: la grâce. Elle mène normalement à une certaine sérénité, un apaisement » ; « Maîtriser son oeuvre, c’est la créer, lui donner corps. S’en remettre au hasard c’est une faiblesse, une abdication ».

Au retour d’Andalousie, ma route passant cet été par l’Algarve, je suis donc allée à sa rencontre et l’ai interrogé dans son atelier près du bord de mer.

[Pour déjouer le piratage des illustrations ci-incluses, Renaud Hadef et moi avons décidé d’un commun accord de n’insérer que des photos portant son nom en surimpression. Mais les lecteurs intéressés par sa peinture peuvent le contacter personnellement  via ses pages Facebook : https://www.facebook.com/hadef.renaud  ou  https://www.facebook.com/renaudhauteur/?fref=ts ]

S.F. :Vous êtes un peintre figuratif. Comment vous situez-vous par rapport à la question du réalisme ? Comment ouvrir la voie à l’imaginaire et ne point s’en tenir à une reproduction photographique du réel ?

R.H. : – Il faut mettre en avant l’émotion. Dans le cas des sujets que je peins, je recherche l’émotion qui émane de l’animal, je ne me concentre pas uniquement sur son aspect physique ou esthétique. Ma recherche vise à ce que le cheval que je vais peindre soit autre chose qu’une simple image. Prenons un exemple, j’ai pour habitude de travailler autour de l’œil ; je saisis le regard du cheval et cela m’aide à déterminer ce que sera sa chair à partir de l’émotion que dégage ce regard ; à partir de là, je construis ma toile. Il est évident que, pour ne pas s’en tenir à une apparence photographique, on en vient à concevoir une sorte de résumé artistique – si je puis dire – en allant à ce qui paraît essentiel pour obtenir le résultat escompté. M’y aide la connaissance de l’animal auprès duquel j’ai grandi et connu par la suite de nombreuses expériences, professionnelles notamment. Le contact avec le cheval demeure pour moi essentiel, et fait partie intégrante du concept de peinture sur lequel je travaille.

S.F. :Expliquez-nous votre technique : comment rendez-vous pour ainsi dire physiquement palpables les textures des robes, crinières, etc. ?

R.H. : – Pour la robe du cheval, je travaille ton sur ton, je ne travaille pas sur un fond déterminé ; je vais jusqu’à superposer cinq à six tons différents pour obtenir une profondeur de robe qui me donne satisfaction… bien que je ne sois jamais complètement satisfait de mes résultats ! Mais la robe d’un cheval, quand on connaît la texture de son pelage, n’est pas uniforme : elle présente une apparence changeante, non seulement au fil des saisons, mais au gré des mouvements. Pour rendre ces variations avec réalisme, on est forcément amené à utiliser des tons parfois surréalistes, par exemple l’orange pour une robe alezan. C’est pourquoi ma technique consiste à obtenir le réalisme par un ensemble de coloris ton sur ton qui, joints, vont recréer l’apparence de la robe.

S.F. :Au-delà de la robe, il y a le squelette, le travail des muscles, tout ce qui fait la conformation physique des chevaux et donne à ceux que vous peignez une vie extraordinaire. Les ombres et les éclairages jouent un rôle essentiel.

R.H. : – Il s’agit là de la connaissance physique du cheval, de l’hippologie dans laquelle j’ai vécu depuis mon enfance puisque mon père enseignait cette discipline. J’ai appris par cœur tous les traits caractéristiques du cheval lorsque j’ai passé des examens d’équitation. J’ai quasiment appris à monter à cheval avant de savoir marcher. Tout un passé familial revit : mon grand-père était maréchal ferrant à l’École de cavalerie de Saumur, mon père, formé par lui, devint professeur au Haras du Pin. Je vivais au milieu d’une école qui formait les jeunes aux métiers du cheval. J’ai donc appris, non seulement à monter, mais à m’occuper des chevaux dès mon plus jeune âge. Je participai à mes premières courses de poney à 8 ans. Mais il n’était pas question de se contenter de monter le poney, il fallait entretenir sa selle, son matériel, et bien sûr prendre bien soin du poney, sinon… interdit de monter ! J’ai été élevé dans une ambiance d’équitation assez rigoureuse, un peu militaire, mais je n’en ai gardé que de bons souvenirs et je conserve de nombreux échanges avec des professionnels du milieu équestre. Le cheval est indissociable de ma vie, et j’ai en tête dix mille idées et inspirations pour continuer à le mettre en valeur par ma peinture. C’est une sensation tactile : quand on a un cheval, on ne peut pas se satisfaire de simplement le regarder, on a tout de suite envie de le toucher, donc on le découvre avec les doigts, et ces doigts-là ont une mémoire que je retranscris naturellement sur la toile. De tels détails caractérisant la physionomie d’un cheval sont essentiels pour capter par le pinceau la ressemblance et la définition exacte de la race. Quand quelqu’un vous commande le portrait de son cheval, on doit le faire ressemblant !

S.F. :En effet, vous ne peignez pas le cheval de manière générique. Vous réussissez à rendre le portrait psychologique de votre sujet. Vous me parliez tout à l’heure d’un animal au caractère très fantaisiste… Chacun a son tempérament et vous vous efforcez de le connaître avant de le peindre.

Cirrus des aigles

R.H. : – Oui, j’évoquais en effet “Cirrus des Aigles” qui compte parmi les meilleurs galopeurs actuels : pour être un grand champion, il n’en est pas moins un plaisantin, un cheval doué d’humour. D’un humain, on dirait : c’est un champion qui ne se prend pas au sérieux. Il a un regard très caractéristique, mais aussi une forme de sourire – cela peut sembler risible à entendre, mais c’est ainsi –, que l’on doit retranscrire sur la toile. Il suffit d’y être sensible,  mais cela vient par l’habitude d’observer les chevaux.

S.F. :Quand on regarde le tête-à-tête, on a vraiment le sentiment de deux caractères s’affrontant. Ils semblent se lancer un défi ! Sont-ils eux aussi inspirés de chevaux existants ?

Tête-à-Tête

R.H. : – En effet, ce sont des chevaux pure race espagnole. On dirait presque deux boxeurs se jaugeant avant le début du combat ! Il y a dans le caractère de ces chevaux quelque chose de très puissant, que l’on arrive à exprimer au travers du regard, de la position de l’encolure à la courbure plus prononcée, attitude quelque peu rétive ajoutant à la force du caractère.

S.F. :Parlons maintenant du travail sur le crin.

R.H. : – C’est ce qui contribue à rendre la scène particulièrement réaliste – puisque je vais jusqu’à peindre les moustaches ! Je trouve intéressant de faire ressortir cette finesse des détails sur une toile. Encore une fois, il ne s’agit pas d’imiter un effet photographique ; au contraire je mets la photo au service de ma peinture en ce sens qu’elle m’aide à me souvenir de certaines attitudes, de certains détails qui ont retenu ma sensibilité avant que je ne recrée une image à ma façon.

S.F. :Vous utilisez beaucoup de fonds noirs, et les chevaux, sombres par eux-mêmes, semblent surgir de la nuit.

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R.H. : – Je travaille depuis un certain temps sur quelque chose qui doit être suggestif. Le fond noir, c’est un peu comme le rideau de scène, et plutôt que d’ouvrir ce rideau d’un seul trait, je laisse mes chevaux, peints avec une minutie qui peut passer pour de l’hyper-réalisme, se confondre un moment avec le décor afin de laisser une part d’imaginaire au spectateur qui s’apprête à découvrir la scène.

S.F. :Cela implique un travail considérable sur les reliefs.

R.H. : – Absolument. J’adore travailler sur les reliefs, sur les effets de lumière. C’est ce qui donne de la profondeur à la toile et apporte au spectateur la sensation que le cheval sort littéralement de la toile. Le fond noir – ou gris – permet de jouer avec ces impressions de profondeur que, à mon avis, on n’obtiendrait pas aussi puissamment sur des fonds clairs.

 S.F. :Observons ce cheval alezan et son harnachement. Vous effectuez un travail très raffiné sur les cuirs.

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R.H. : – Cet enrênement est vraiment typique de l’école ibérique : très chargé en ferrures, cloutage, il est assez lourd mais reste traditionnel et, associé au tempérament du cheval, il contribue à donner à celui-ci une posture plus imposante. En temps de guerre, ce harnachement servait aussi à impressionner l’ennemi. Le côté étonnant du travail sur le cuir, c’est que le spectateur va parfois retenir d’une toile de 150 x 90cm ces quelques centimètres carrés de détails!

[Soulignons en effet que Renaud Hadef n’est guère un miniaturiste, et privilégie les grands formats.]

Mais c’est sur ce genre de petits détails que surgissent les moments de grâce : réussir un effet de matière avec juste un pinceau et quelques tubes !

J’attache de l’importance à ces éléments contextuels car il n’y a pas que le cheval en soi, on doit témoigner de ce qui compose sa vie parmi nous, les humains. Même si le cheval en liberté, à l’état sauvage, est majestueux par lui-même… Et puis ce type de harnachement disparaîtra peut-être un jour, et nous, artistes, avons le devoir de laisser une trace de ce qui fut. Ce travail sur les matériaux requiert aussi une recherche documentaire, photographique : j’attache beaucoup d’importance à la vérité, j’ai affaire à des clients qui sont experts en la matière, je ne peux me permettre de les décevoir.

S.F. :Parmi les races de chevaux, avez-vous vos préférences ?

R.H. : – Vivant en Algarve, je vis entouré de chevaux ibériques, qu’il s’agisse du pur-race espagnol ou du cheval lusitanien. J’aime beaucoup leurs attitudes, ces chevaux sont francs, leurs caractères et leurs postures ne cessent de m’inspirer. Je me déplace dans les élevages, dans les concentrations de chevaux qui sont fréquentes au Portugal et en Espagne. Ces chevaux sont toujours utilisés dans la tradition, donc montés avec des harnachements spécifiques qui m’intéressent au niveau documentaire.

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[Nous sommes face à la tête de profil, nattée, d’un lusitanien] Ce cheval bai-brun, qu’on dit encapuchonné – c’est le terme pour désigner cette incurvation de l’encolure, trop forcée vous diront à juste titre les défenseurs des animaux car il est prouvé que cette posture de tête typique de l’école lusitanienne provoque des pathologies des vertèbres – dégage une esthétique de par l’attitude qui, quelque décriée qu’elle soit, embellit le cheval. Il s’agit ici d’un cheval de la Garde Nationale Républicaine du Portugal, à la crinière nattée selon la tradition. Et puis son œil m’émeut beaucoup. Une force s’en dégage… pas seulement de la soumission à mon avis !

S.F. :Quelles réflexions sur la position de l’artiste voulez-vous nous livrer ?

R.H. : – Être artiste, c’est une forme de vie. On naît artiste, on ne le devient pas. Mais on doit travailler sans relâche pour progresser, c’est la seule façon de parvenir à un résultat. Je voudrais réaffirmer ici ma position sur un point qui me tient à cœur : il faut absolument refuser un certain type d’organisation des expositions où l’artiste paye pour être exposé. Que l’artiste s’engage à reverser un pourcentage au galeriste sur ses ventes, cela me paraît tout à fait logique, mais je pars du principe que si un organisme, association ou personne privée, se déclare prêt à organiser une exposition, ce doit être avec un professionnalisme qui mette en valeur l’artiste pour faire connaître son art et, éventuellement, le commercialiser. Je compare la position des organisateurs d’expositions à celle des éditeurs : l’éditeur va devoir s’investir personnellement, sa société va engager des fonds pour éditer un ouvrage parce qu’il y croit. Donc il va lui sembler tout naturel de s’engager personnellement de façon à tirer profit, conjointement pour lui et pour l’auteur, de l’ouvrage dont il aura financé la diffusion. Je pense que si des galeries sérieuses travaillaient sur ce mode de fonctionnement – c’était encore le cas il n’y a pas si longtemps – plutôt que de vouloir gagner d’emblée de l’argent en vous faisant payer un droit d’accrochage (ce qui me paraît un gain prématuré !), le sérieux requis par cette profession ne s’en porterait que mieux.

S.F. :En somme, vous critiquez le fait que les galeristes sont devenus des loueurs d’espace plutôt que des professionnels de l’art s’impliquant dans une collaboration avec les plasticiens.

R.H. : – Exactement. L’artiste a besoin de vendre, mais il a aussi besoin d’être reconnu, notamment par des professionnels qui s’investissent dans l’art. Ce galeriste professionnel va décider de faire confiance à un artiste pour le présenter à ses frais dans ses installations afin de le faire mieux connaître, puis il tirera sa part du profit des ventes : c’est une collaboration logique. Mais que n’importe qui s’improvise organisateur d’expositions pour mettre vos toiles dans des salles quelconques, et pose comme préalable le versement d’un droit d’accrochage avant même de s’intéresser à la valeur artistique de ce qu’il va présenter, je refuse ce système !

S.F. :Malheureusement le monde de l’art est gangrené par un snobisme, reflété par une certaine critique jargonnante, qui génère une attitude très prétentieuse masquant un vide sidéral.

R.H. : – Le problème vient d’un mélange détonant entre la grosse finance et l’art. Ce qui signifie que si des investisseurs “misent” (!) sur un artiste, ils vont tout faire, à coups de gros financements, pour que la reconnaissance dudit artiste devienne vite rentable. Si on est vraiment un artiste sérieux – et je crois que cela existe encore, au travers de la diversité des expressions artistiques –, on prend vite conscience des débordements auxquels ce snobisme peut mener. Je suis convaincu qu’une certaine forme d’“art”, ou se présentant comme tel alors qu’il s’agit plutôt de fumisterie, n’a pas de futur… mais porte préjudice à la diffusion des authentiques artistes car les outils de financement sont détournés.

Je constate cependant que lorsque l’on travaille, que l’on est au pied de son chevalet quotidiennement sans ménager son temps, que l’on est perfectionniste, on déclenche une émotion chez certaines personnes. Cela demande du temps, mais c’est plus enrichissant que de produire une croûte – à laquelle le prétendu artiste lui-même ne croyait pas –  qui va se négocier à des centaines de milliers d’euros ! Il y a plusieurs façons d’aborder l’art, et pour ma part, je l’aborde avec une grande humilité, je veux que le client qui va “craquer” pour une de mes œuvres ne se sente pas volé ! J’attache une grande importance au fait que mon œuvre continue à vivre en lui procurant du plaisir : ce plaisir est mien en ce sens que je sais le tableau accroché au domicile de quelqu’un l’appréciant.

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S.F. :Vous aviez commencé à dessiner et à peindre durant vos jeunes années sans avoir l’idée d’en faire votre activité principale. Les chevaux ont-ils toujours été votre source d’inspiration principale ?

R.H. : – Je ne pouvais pas naître et grandir au milieu des chevaux, travailler avec eux au Canada [où Renaud Hadef a vécu la vie d’un vrai cow-boy], en Espagne, aux Antilles, etc., sans être passionné. Or mon grand plaisir est d’associer ma passion du cheval à celle de la peinture. Mais je suis aussi passionné par la mer et les bateaux – donc je peins des marines. Peut-être qu’au travers de mes toiles équines s’exprime une certaine nostalgie des moments passés au contact des animaux (… qui me manquent) ; je retranscris peut-être certains rêves qui m’ont imprégné à leur contact. Mes toiles représentent un voyage, puisqu’on y voit des chevaux que j’ai croisés au Canada, au Portugal, en Espagne, en Irlande, en Hollande…

S.F. :Vous êtes autodidacte en peinture. La maîtrise d’une technique aussi précise que la vôtre n’est cependant pas venue en un jour !

R.H. : – La partie n’est jamais gagnée d’avance, même si on a des facilités comme c’était mon cas dès ma plus tendre enfance : à l’école maternelle, on placardait mes dessins sur les murs. Il faut croire que quelque chose ressortait déjà ; encore fallait-il que j’en prenne conscience ! On naît avec une facilité, mais on ne s’aperçoit pas toujours de la valeur qu’elle peut revêtir. Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours dessiné et peint. J’ai réalisé mes premières illustrations à l’âge de 12 ans, j’ai été affichiste, caricaturiste… Ces travaux me faisaient progresser techniquement, me procuraient un revenu, mais je ne les prenais pas très au sérieux. Quand les gens disaient : “Renaud est un artiste”, cela sonnait à mes oreilles avec une connotation un peu péjorative ! Certes, j’ai exposé mes premières huiles à 17 ans, j’ai été membre de l’Académie des Arts de Basse-Normandie, mais toujours en dilettante.

S.F. :À cette époque, vous exerciez d’autres métiers, liés au monde du cheval.

R.H. : – J’ai coutume de dire que j’ai pris ma retraite avant de commencer à travailler. Il devint évident que mes activités aboutiraient à la peinture, mais je ressentais l’envie de voir le monde, de cumuler diverses expériences, d’apprendre – j’ai toujours cette soif d’apprendre, de découvrir des pays ou des langues –, car je savais que le jour où je rentrerais dans l’atelier, c’en serait fini de ce genre de fantaisies ! Maintenant je suis impliqué à 200% dans mon travail de peintre, et je réalise que tout ce que j’ai vécu se retrouve dans mes toiles, avec évidemment une forte progression car maintenant je pratique “sérieusement” mon art, bien que je ne sois jamais satisfait de mes résultats ! J’ai toujours du mal à cesser le travail sur une toile : quand je la regarde, je n’y vois que les défauts et ne la considère jamais comme aboutie. Cette insatisfaction chronique a le mérite de me faire évoluer techniquement.

S.F. :Même si vous étiez très doué avant de professionnaliser votre pratique artistique, comment évalueriez-vous votre maîtrise technique d’alors ?

R.H. : – Aucune maîtrise particulière. Quand je vois ce que j’exposais à 17 ans, franchement c’est la honte [il éclate de rire] ! J’étais surpris quand des gens achetaient ma peinture, je m’en voulais de vendre ce que je produisais alors. Aujourd’hui, je sais que si mes toiles plaisent, c’est que je n’ai pas travaillé pour rien !

S.F. :Régulièrement, vous aimez copier les grands maîtres du passé pour vous imprégner de certaines techniques qui peuvent enrichir la vôtre.

R.H. : – On puise toujours l’inspiration de certains détails chez nos grands prédécesseurs. J’aime Rubens qui, avec ce sens baroque qui lui est propre, a réalisé un travail très attentif au cheval. Ses chevaux sont très vivants, pleins d’énergie, avec des attitudes parfois étonnantes. Pendant très longtemps, on a représenté les attitudes des chevaux selon un style dépourvu de réalisme : outre la volonté de magnifier ce compagnon indissociable de l’homme, cela était peut-être dû au fait que les artistes avaient du mal à fixer l’animal, car celui-ci n’est jamais inerte.

S.F. :Autrefois, on représentait souvent le cheval dans des scènes allégoriques ou guerrières.

R.H. : – Absolument. On sait l’importance du cheval dans l’histoire de l’Europe, de l’Asie, des Amériques. Il était considéré comme un “outil”. Mais je veux tout de même croire que dans l’esprit des paysans, soldats, cochers, qui vivaient et travaillaient quotidiennement au contact des chevaux, un attachement se créait et qu’ils le traitaient en vrai compagnon. Ayant moi-même vécu un temps au Canada et travaillé avec des Quarter horses – cette race américaine issue de croisements entre les chevaux des Amérindiens et des conquistadores –, je sais combien on forme une équipe avec eux, des sensations très intenses se développant alors. Je me souviens du petit cheval qui m’était attribué : j’aimais bien quand il commençait à avoir un peu chaud car je pouvais mettre mes mains sous les quartiers de la selle pour me réchauffer quand nous travaillions tous les deux par moins vingt degrés ! Je puis vous assurer que ce genre de partage reste inscrit dans la mémoire, et lorsque je peins un Quarter horse, comment ne me souviendrais-je pas de ce genre de sensations physiques ! Les gens me disent fréquemment : “Vos toiles dégagent de l’émotion” ; c’est peut-être parce que je parviens modestement à y instiller le ressenti de ce que j’ai vécu au contact des chevaux. Against the light-Oil on canevas 90x75cm

S.F. :Qu’aimez-vous le plus dans les chevaux ?

R.H. : – Oh, quel vaste sujet ! C’est compliqué de parler d’un compagnon que j’ai eu la chance de côtoyer dès les premiers jours suivant ma naissance ! C’est comme si vous me demandiez de vous parler de mon bras !

S.F. :Aidez-nous tout de même à partager la psychologie de “la plus noble conquête de l’homme”.

R.H. : – Je ne suis pas certain que ce soit le cheval qui ait été conquis par l’homme : peut-être plutôt l’homme conquis par le cheval ? Je vois là une ambiguïté. Comment en parler ? Le cheval est un fidèle compagnon, c’est un animal… mais il m’en coûte de prononcer le mot “animal” à son propos, même si zoologiquement cela reste un animal ! Il est si proche de nous, si compréhensif, avec une mémoire fulgurante, il nous redonne au centuple ce que nous lui apportons. Le cheval sait montrer ses émotions, d’autant plus quand il vous sent réceptif. Cet animal imposant fait peur à certaines personnes qui le connaissent mal. Or le cheval n’est pas un animal dangereux, la seule arme dont il dispose, c’est la fuite ! Certes il est massif, grand, fort, ce qui peut effrayer au premier abord, mais quand on connaît le cheval, quand on a l’habitude de le côtoyer, on s’aperçoit qu’il est une montagne de douceur.

S.F. :Vous-même avez travaillé au dressage des chevaux.

R.H. : – Oui. Dresser un cheval, c’est d’une certaine façon lui apprendre à se soumettre, donc cela doit se faire avec respect envers lui. Dresser un cheval, c’est l’amener à comprendre que l’on n’est pas son ennemi et que l’on va se permettre avec lui certaines choses qu’il n’est peut-être pas disposé à vouloir faire tout naturellement. C’est un travail de patience, en douceur – surtout pas de brutalité ! Le cheval ayant une mémoire considérable, il se souviendra toujours s’il a subi de la brutalité ; cela en fera un animal craintif, distant, qui pourra même nourrir éventuellement des envies de vengeance. On dresse un animal selon sa propre philosophie, si je puis dire. La mienne consiste à l’approcher en douceur, à le mettre en confiance, lui enseigner ce qu’est une selle, comment on prend le pied car il va avoir à faire au maréchal-ferrant, à subir des soins. Tout cela progresse en prenant tranquillement le temps, jusqu’à obtenir du cheval une parfaite confiance. En fin de compte, je ne parlerais pas de dressage, mais de mise en confiance.

Je voudrais évoquer la situation inquiétante que traversent des éléments essentiels de notre patrimoine français : les Haras nationaux – où j’ai grandi – tombent littéralement en ruines. Le Haras du Pin, qui fut un fleuron des Haras nationaux avec quelque 350 chevaux et un personnel important –  vraiment ce qui se faisait de mieux en France, et même dans le monde  en matière d’élevage –, est aujourd’hui réduit à une peau de chagrin : une dizaine ou une vingtaine de chevaux seulement, fermeture de l’école de formation… Si demain on m’annonçait que ce domaine de 1200 hectares est vendu aux Chinois pour le transformer en parcours de golf et complexe hôtelier, je n’en serais pas plus surpris que cela ! Mais ce serait pitoyable ! D’autres fleurons de notre Histoire peinent face à d’énormes difficultés : je pense au Cadre Noir de Saumur ! Il faut absolument que le public se déplace quand ces institutions proposent des spectacles, d’abord parce qu’il s’en dégage une charge émotionnelle extraordinaire, unique, mais aussi pour afficher une prise de conscience face à ce qui ne doit jamais disparaître, pour aider à en sauver la pérennité.

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Le prochain défi de Renaud Hadef va lui permettre de renouer avec la complicité solitaire l’unissant au cheval : “La Grande Chevauchée” le conduira à rallier depuis l’Algarve la Normandie à cheval (2500 Km., un voyage de trois mois à partir de mars 2016 ; suivre les préparatifs sur https://www.facebook.com/events/1619178091682676/ )

Mais cette solitude en duo se nourrira des innombrables rencontres que l’équipée à pas lents autorisera car le but de l’expédition est de sensibiliser les populations croisées à la préservation de la nature et à ce que le cheval, acteur et partenaire “naturel” s’il en fût des tâches humaines, peut y apporter : « Certes, les rencontres effectuées – spontanément ou de manière convenue – permettront un échange avec les populations que je croiserai dans leurs lieux de vie. Nombre de haltes sont planifiées au cœur d’établissements professionnels liés au cheval (clubs hippiques, élevages, etc.). Mais ma motivation profonde va au-delà de ces  rencontres humaines : elle passe aussi par une envie toujours plus pressante de ressentir encore mieux le cheval, de partager davantage d’intimité avec lui afin d’approcher au plus près sa nature sensible et secrète, dans le but d’améliorer inlassablement l’émotion qui se dégage de mes toiles ». 

Sylviane Falcinelli

[Propos recueillis le 17 juillet 2015 dans l’atelier de Renaud Hadef en Algarve + Actualisation en novembre 2015 sur “La Grande Chevauchée”]. Lire le dossier en Pdf diffusé le 5 février 2016 par Renaud Hadef : LA GRANDE CHEVAUCHÉE

 

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